Neurologue à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal, le ministre Lionel Carmant a pu tester la stratégie qu’il veut maintenant déployer.

Troubles du développement: dépistage précoce en place d’ici 2020

D’ici la fin de l’année 2020, chaque région du Québec pourra compter sur une équipe d’intervenants en CLSC qui dépisteront les troubles de développement et d’apprentissage des tout-petits de 0 à 5 ans.

C’est ce que prévoit le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux Lionel Carmant, dont le plan est déjà bien avancé. Cette stratégie de dépistage précoce, promise en campagne électorale, se trouve «en haut de la pile» de ses dossiers, a-t-il confié en entrevue au Soleil.

Neurologue à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal, M. Carmant a lui-même testé la stratégie qu’il veut maintenant déployer à la grandeur du Québec. «On devrait voir une chute drastique du temps d’attente» pour les services, prévoit-il. 

Parce que les parents n’auront plus à attendre un rendez-vous chez le médecin et un diagnostic formel avant d’avoir le droit de voir une orthophoniste, par exemple. Ils n’auront qu’à répondre à un questionnaire en ligne, qui prend environ 15 minutes, afin de savoir si leur enfant présente un retard.  

Cette plate-forme nommée Approche interactive au développement de l’enfant (AIDE) est une adaptation de celle de l’hôpital Johns Hopkins, à Baltimore. M. Carmant croit qu’elle représente l’avenir, étant donné qu’elle réfère l’enfant au bon professionnel, avec le bon niveau de soins. 

À l’heure actuelle, les parents doivent attendre jusqu’à deux ans avant que leur enfant qui ne parle pas ou très peu ait accès à une orthophoniste dans le réseau public. Certains se tournent vers le privé, alors que d’autres n’en ont pas les moyens. «Jusqu’à présent, même si on dépistait, on intervenait après deux ans. Et ça c’est poche», commente M. Carmant, qui se donne comme objectif que ce délai d’attente passe à «trois mois maximum». 

Suivi en CLSC

Le ministre fera en sorte que tout le suivi de l’enfant se fasse en CLSC. Chaque centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS ou CIUSSS) aura droit à deux équipes de professionnels, pour un total de 20 intervenants dédiés à la petite enfance. Chaque équipe serait composée de deux physiothérapeutes, d’une ergothérapeute, d’une psychologue, de deux orthophonistes, d’une psychoéducatrice, d’une nutritionniste, d’une travailleuse sociale et d’une coordonnatrice, énumère le Dr Carmant. La composition de ces équipes pourra varier un peu, afin de s’ajuster aux besoins des différentes régions. Le ministre Carmant veut faire en sorte qu’au Québec, il y ait un ratio d’un intervenant pour 40 enfants présentant des troubles du développement. 

À l’heure actuelle, l’enfant est vu en CLSC, il est envoyé dans un hôpital pour recevoir un diagnostic, puis il est renvoyé à une ressource locale pour le traitement. «Il y a un bris de service majeur et l’enfant est comme perdu là-dedans», se désole M. Carmant. 

Taux de diplomation

En intervenant aussi tôt, le gouvernement caquiste se donne à terme la mission d’augmenter le taux de diplomation des jeunes Québécois. «Ce que chaque enfant veut, c’est du succès. Et c’est vers ça qu’on les accompagne», commente le neurologue, qui veut profiter de la grande plasticité que présente le cerveau des enfants de moins de 6 ans pour agir. 

M. Carmant est conscient que certains troubles plus sévères vont subsister une fois que l’enfant sera sur les bancs d’école. Sauf qu’il espère que son plan, combiné à la création de classes de maternelle 4 ans partout au Québec, fera chuter le nombre d’enfants qui ont besoin d’un suivi particulier en classe. 

Environ 17 % des enfants du Québec présentent des troubles neurodéveloppementaux, comme les troubles de la communication, du spectre de l’autisme, de l’attention, de la coordination et des apprentissages. À cela s’ajoutent 10 % d’enfants qui ne souffrent d’aucun trouble, mais qui affichent un retard parce qu’ils sont sous-stimulés. 

M. Carmant raconte que certains collègues du réseau de la santé craignent de le voir se buter à un manque de ressources humaines. Il se fait rassurant. «Je ne me serais pas lancé dans un projet irréalisable». Dans les mois qui ont précédé la campagne électorale, le ministre a fait le tour des ordres professionnels et «eux étaient confiants qu’on allait pouvoir combler les postes demandés». 

Le lancement de cette stratégie aura lieu dans les premiers mois de 2019. Elle se déploiera de façon progressive dans les différentes régions pour qu’à la fin de l’année 2020, tout soit en place. M. Carmant évalue qu’elle coûtera 40 millions $ chaque année à l’État. Des sommes seront prévues au budget de mars 2019, assure-t-il. 

Alors qu’il travaillait à l’hôpital Sainte-Justine, M. Carmant a présenté la plate-forme AIDE ailleurs au Canada. D’autres provinces souhaitent y avoir accès, mais le ministre compte faire aboutir le projet au Québec d’abord. «Le Québec a toujours été innovateur en petite enfance. Qu’on pense à notre système de garderie, au congé parental. Ça s’aligne dans cette innovation québécoise et prise en charge de nos petits.»

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UN MÉDECIN POUR CHAQUE NOUVEAU-NÉ

Le ministre Carmant souhaite que les nouveau-nés se voient automatiquement attribuer un médecin de famille si leurs parents n’en ont pas. Cette inscription auprès d’un médecin surviendra lors de la visite ou de l’appel de l’infirmière, alors que le bébé est âgé de deux semaines. M. Carmant croit que les plus jeunes médecins, «très bien formés en pédiatrie», devraient être ouverts à cette nouvelle façon de faire. «Ça prend la collaboration de tous, mais j’ai bon espoir.» Cette mesure fera en sorte que chaque médecin de famille devrait accepter de suivre environ 15 bébés supplémentaires chaque année.  

UN LONG RENDEZ-VOUS À 18 MOIS

C’est lors du rendez-vous de vaccination de 18 mois qu’une attention particulière sera portée au développement du bambin. Au lieu de passer 15 minutes dans le bureau de l’infirmière, une rencontre plus complète d’une heure aurait lieu avec l’enfant et les parents. Le ministre a l’intention de former toutes les infirmières qui vaccinent les tout-petits à utiliser l’outil de dépistage global ABCdaire. «Ça nous permettrait d’en échapper moins», croit M. Carmant, qui est conscient toutefois que moins de 80 % des enfants d’âge préscolaire se font vacciner.

DES VISITES À LA GARDERIE OU À LA MAISON

Les équipes de professionnels responsables des enfants chez qui on a décelé un retard de développement ne seraient pas souvent dans leur bureau, mais plutôt sur le terrain. «L’intervention la plus efficace, c’est celle qui se fait en milieu de vie», juge le Dr Carmant. Pour certains enfants qui ont de la difficulté à socialiser par exemple, «on leur montre quelque chose dans le bureau, mais dans la situation de vie, ils ne sont pas capables de la reproduire». Les intervenants se déplaceront en CPE, en garderie ou à la maison pour stimuler les bambins, sous le regard des éducatrices et des parents.