Le nombre de syndiqués du service de police payés plus de 100 000 $ est passé de 53 à 292, ce qui équivaut au tiers de l’effectif de quelque 900 policiers permanents et temporaires.

Trois fois plus de salariés à 100 000 $ à la Ville de Québec

EXCLUSIF / Le nombre de salariés de la Ville de Québec gagnant plus de 100 000 $ par année a plus que triplé depuis 2010. Un employé sur huit se retrouve maintenant dans ce club sélect. Chez les policiers, de loin le groupe le plus représenté, le tiers de l’effectif a un salaire dans les six chiffres.

Le Soleil a demandé et obtenu en accès à l’information un tableau détaillant le nombre d’employés municipaux ayant reçu une rémunération annuelle globale de plus de 100 000 $. La rémunération globale inclut le salaire de base, les heures supplémentaires, les bonis, les allocations, les règlements de griefs et les primes de départ. Une quinzaine de catégories d’emplois sont représentées, des élus au personnel manuel en passant par les cadres, les policiers et les pompiers.

Depuis le début de la décennie, on constate ainsi une hausse marquée du nombre de hauts salariés à la Ville de Québec. Alors que 220 personnes gagnaient plus de 100 000 $ par année en 2010, il y en a aujourd’hui 681 et l’année 2017 n’est pas complétée. Leur poids sur l’ensemble des employés a aussi augmenté, passant de 4,2 % à 13,6 %. Un bond a été remarqué en 2016 après le renouvellement de plusieurs contrats de travail. 

À titre de comparaison, environ 6 % des travailleurs québécois déclarent un revenu dans les six chiffres. 

Les policiers dominent en nombre la liste fournie par la Ville de Québec. Entre 2010 et 2017, le nombre de syndiqués du service de police payés plus de 100 000 $ est passé de 53 à 292, ce qui équivaut au tiers de l’effectif de quelque 900 policiers permanents et temporaires. Les cadres arrivent bons deuxièmes. Alors qu’ils comptaient 67 hauts salariés dans leurs rangs en 2010, leur nombre a grimpé à 160. 

En proportion, ce sont toutefois les pompiers qui ont connu la plus forte progression. Aucun syndiqué ne prétendait à une rémunération globale de plus de 100 000 $ en 2010. Mais sept ans plus tard, ils sont au moins 57 dans cette situation. 

Les contremaîtres et surintendants sont quant à eux sept fois plus nombreux qu’auparavant — 30 comparativement 4 — à remplir six colonnes de chiffres dans leur déclaration de revenus. 

D’autres catégories d’emplois plus spontanément associés à une rémunération élevée, comme le directeur général et ses adjoints, les directeurs de services, les juges et les cadres policiers et pompiers ont progressé beaucoup plus lentement.

Explications

À la lumière de ces chiffres, dont il a pris connaissance en même temps que nous, le vice-président du comité exécutif de la Ville de Québec, Jonatan Julien, avait deux explications à fournir. 

D’abord, la conclusion en 2015 des négociations avec plusieurs groupes d’employés a entraîné des déboursés supplémentaires pour la Ville. «Ils ont eu leur rétroactivité et les pourcentages [d’augmentation salariale] se sont ajoutés tout d’un coup», a-t-il rapporté après discussion avec le directeur général. 

Les nouveaux contrats de travail ont aussi eu pour effet que plusieurs cadres ont atteint le «tipping point» ou point de bascule faisant en sorte qu’ils gagnent désormais plus de 100 000 $ par année. «Ils étaient juste sur le bord avec peut-être 96 000 ou 97 000 $ et ils ont flippé», a résumé M. Julien. 

M. Julien est l’un des trois élus, avec le maire et l’autre vice-présidente sortante du conseil municipal à gagner plus de 100 000 $ par année. 

Marc Richard, président de la Fraternité des policiers de Québec, pointe aussi les augmentations salariales dites normales. Mais il met aussi dans la balance la multiplication du nombre d’activités et de chantiers sur le territoire qui occasionnent plus d’heures supplémentaires. «Il y a plus de travail à faire, mais aussi moins de gens qui ont envie de faire du temps supplémentaire parce qu’ils sont essoufflés ou qu’ils ont d’autres priorités dans la vie. Ceux qui travaillent accotés vont ramasser ce que les autres faisaient avant», a-t-il expliqué au Soleil. 

Éric Gosselin, président du Syndicat des pompiers de Québec, va dans le même sens. «Le plancher d’emploi est tellement bas que les gens qui restent au travail quand il y a des besoins se ramassent avec un gros T4 à la fin de l’année.»

M. Gosselin a vu disparaître ces dernières années ce qu’il appelle «l’effectif tampon» qui remplaçait les congés planifiés ou non des 430 pompiers permanents. Et puis les besoins de formation ont bondi, faisant augmenter du coup les remplacements. 

Jonatan Julien n’est pas aussi convaincu que les heures supplémentaires sont à blâmer. Selon lui, il faudrait examiner plus précisément les dépenses en la matière, qui ne sont «pas hors de contrôle» et ont même tendance à baisser selon les indicateurs qu’il reçoit. 

À l’échelle provinciale, la Ville de Québec se compare à celle de Longueuil, qui compte également un employé sur huit gagnant plus de 100 000 $ annuellement. À Montréal, la proportion est de un sur sept.

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Une réponse après le scrutin

Le responsable de l’accès à l’information pour la Ville de Québec, Julien Lefrançois, se défend d’avoir tenu compte du calendrier électoral pour traiter les récentes demandes d’accès à l’information.

Même après avoir invoqué le délai supplémentaire de 10 jours prévu à la Loi sur l’accès aux documents publics et aux renseignements personnels, la Ville n’a pas respecté l’échéancier annoncé au Soleil. Elle devait répondre «au plus tard le 27 octobre» à notre demande déposée au tout début de la campagne électorale.

Malgré notre insistance durant le dernier droit, la réponse a été signée le 2 novembre, postée le 7 et reçue le 10 à nos bureaux.

Interrogé sur ces délais, M. Lefrançois assure que le retard est attribuable au service des ressources humaines, qui a dû bâtir une compilation sur mesure pour répondre à notre demande. Le haut fonctionnaire était toutefois sous l’impression que la réponse nous avait été transmise par courriel le jour de sa signature. «Vous étiez supposée l’avoir ce jour-là», nous a-t-il confié, n’hésitant pas à présenter ses excuses et promettant de faire des vérifications pour comprendre ce qui s’est passé. 

M. Lefrançois est conscient que cela peut donner l’impression qu’il a retenu l’information pour éviter des ennuis à l’administration sortante. Or, il assure qu’il n’a pas de contact avec le politique dans le contexte de son travail. «D’autres demandes avec des thématiques sensibles ont été répondues avant les élections, d’autres pas», fait-il valoir. La complexité des dossiers et les interactions avec les différents services municipaux font souvent la différence.