Tourisme généalogique: Québec rate-t-elle le train?

Partir à la recherche de ses ancêtres est dans l'ère du temps. Avec son titre de «berceau de l'Amérique», la ville de Québec se positionne avantageusement sur le continent pour ce tourisme dit «des racines», mais les infrastructures manquent. Est-on en train de rater le bateau?
Jean-Pierre Gendreau-Hétu en est persuadé. «Nous n'avons pas l'air de comprendre que la donne a changé en terme de tourisme et que c'est gros ailleurs», se désole le chercheur indépendant en généalogie génétique et linguiste de formation.
Il cite en exemple l'Irlande, qui a inauguré l'an dernier à Dublin un musée de l'immigration au coût de 15 millions d'euros, EPIC Ireland, permettant à la diaspora irlandaise éparpillée aux quatre coins de la planète de retracer l'histoire de sa famille grâce aux galeries interactives, aux généalogistes sur place et aux autres ressources documentaires mises à sa disposition. 
Un engouement américain 
Les descendants des premiers colons français en Amérique du Nord n'ont pas voyagé autant que les Irlandais. Essentiellement, ceux ayant quitté la Belle Province se sont rendus aux États-Unis, surtout dans le Nord-Est, pour chercher du travail lors de «la grande saignée» au tournant du XXe siècle, explique Pascale Marcotte, professeur au département de géographie de l'Université Laval et spécialiste du tourisme culturel. 
D'ailleurs, de l'autre côté de la frontière, les émissions comme Finding Your Roots et Who Do You Think You Are connaissent des succès retentissants. Avec les banques de données qui se multiplient en ligne, nombre d'Américains découvrent qu'ils sont notamment de descendance franco-québécoise. «Il y en a des dizaines de milliers qui attendent juste de venir à Québec», estime Jean-Pierre Gendreau-Hétu.
Pour l'instant, ceux qui font le pèlerinage n'ont pas de point de chute une fois arrivés sur la terre des premiers colons francophones d'Amérique. «Il n'y a pas d'offre structurée, ce sont surtout des initiatives spontanées», souligne le président de la Société de généalogie de Québec, Guy Parent. Il dit par exemple recevoir chaque année au pavillon Louis-Jacques-Casault de l'Université Laval un groupe d'Américains venant du Connecticut friands de généalogie et, surtout, motivés à visiter les lieux qui ont accueilli leurs ancêtres. 
La Société met à la disposition des chercheurs, des particuliers et de ses membres - il y a annuellement plus de 8000 visiteurs - des ordinateurs avec des banques de données et un centre de documentation. Mais elle n'a pas pour mission d'organiser par exemple des tours de ville ou de raconter l'histoire des premières familles venues s'installer en Nouvelle-France comme c'est le cas pour les descendants irlandais qui se rendent au musée EPIC Ireland. 
«On fait ce qu'on peut avec les ressources que nous avons», affirme M. Parent qui préfère parler de «tourisme de mémoire» plutôt que des racines ou généalogique. «C'est un tourisme davantage culturel puisque les gens veulent s'immerger dans un milieu de vie et social.» Il est aussi persuadé qu'une structure d'accueil est essentielle à Québec. Guy Parent fait valoir que les touristes à la recherche de leurs racines veulent aussi repartir à la maison avec quelque chose de tangible documentant leurs origines, ce qu'offre le musée irlandais. 
Un projet qui tarde à décoller
En avril 2016, la Ville de Québec a octroyé 45 000 $ à l'organisme Espace Solidaire pour pousser plus loin son projet de Carrefour de généalogie de l'Amérique francophone dans l'église Saint-Jean-Baptiste désormais fermée au public. Mais depuis, le dossier avance lentement notamment parce que ceux qui y travaillent sont bénévoles, explique la présidente de l'organisme, Dominique Drolet. 
Une étude de faisabilité a été réalisée et ses résultats sont positifs, dit-elle. Mais il faut maintenant passer à l'étape supérieure. «On doit cogner aux portes pour chercher du financement afin d'avoir une permanence», plaide Mme Drolet, qui croit que le volet «spectacle immersif» prévu à l'église pourrait être prêt dès le printemps 2018 tandis que le Carrefour de généalogie en serait à ses balbutiements. 
Membre du conseil d'administration d'Espace Solidaire, Jean-Pierre Gendreau-Hétu est moins optimiste. «Tout ce que la Ville a trouvé à faire, c'est de donner des fonds pour une étude de marché. Il ne s'est absolument rien passé depuis!» tonne-t-il. 
Un tourisme difficile à chiffrer
Mandatée par l'Office du Tourisme de Québec (OTQ) pour se pencher sur les opportunités liées au tourisme des racines à Québec, la professeure Pascale Marcotte dit avoir eu beaucoup de difficultés à documenter le sujet puisque ceux qui viennent dans la Capitale-Nationale pour cette raison ne s'affichent pas nécessairement. Bien souvent, dit-elle, ils se renseignent sur Internet et voyagent en toute discrétion. «On sait que l'intérêt est là, mais il est difficile à chiffrer.»
L'experte rappelle que ce type de tourisme, qu'elle qualifie par ailleurs de «niche», a toujours existé, mais que c'était autrefois davantage une «quête personnelle». Ce n'est que récemment, avec la population vieillissante et davantage scolarisée ainsi qu'avec la démocratisation des voyages, que cette industrie a connu un essor, surtout dans les pays européens comme l'Irlande, l'Allemagne et l'Ukraine.
Pascale Marcotte est aussi plus prudente quand il est question d'un éventuel engouement qu'auraient les Américains pour Québec. «Entre vouloir savoir d'où ils viennent et se donner la peine d'y aller, il y a un pas important à franchir», fait-elle remarquer, ajoutant que ce type de périple représente non seulement un investissement financier important, mais également émotif. Selon elle, la décision d'investir dans des infrastructures pour mettre de l'avant l'attractivité «généalogique» de Québec est surtout entre les mains des politiciens. Mais comme toutes les personnes interrogées à ce sujet, il ne fait aucun doute dans sa tête que la capitale est l'endroit idéal pour le faire.
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Connaître ses ancêtres grâce à la salive
Il est désormais possible de connaître ses ancêtres grâce à un échantillon de salive. Pour une somme variant entre 100 $ et 600 $, plusieurs entreprises surtout basées aux États-Unis offrent la possibilité aux particuliers d'analyser leur ADN et de leur fournir de précieux indices sur leur provenance. 
Une petite trousse est envoyée à la maison et une fois le précieux liquide recueilli, il doit être transmis au laboratoire qui analyse et fournit les résultats en quelques semaines. Ceux-ci doivent cependant être comparés à d'autres afin de découvrir des regroupements génétiques. «Ça permet de réunir des gens qui ont une histoire commune», explique le chercheur indépendant en généalogie génétique, Jean-Pierre Gendreau-Hétu.
Avec le chercheur indépendant en démographie historique et génétique des populations, Steve Gilbert, il a mis sur pied le projet ADN Québec consacré aux descendants franco-canadiens. «On peut par exemple dire avec l'ADN d'une personne qui croit être membre de la famille Tremblay s'il descend vraiment des Tremblay ou s'il n'y a pas eu une infidélité en cours de route», explique M. Gilbert. Il croit également que ce type d'outil est révolutionnaire pour les orphelins en quête de réponses sur leurs origines. 
Le National Geographic mène de son côté une recherche planétaire sans précédent basée sur l'ADN des participants volontaires. Le Genographic Project est destiné à mieux connaître et comprendre les racines génétiques communes de l'humanité.
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Généalogie et artefacts aux Nouvelles-Casernes
Avec l'annonce du déménagement prévu des artefacts de Parcs Canada vers un nouveau centre à Gatineau, deux chercheurs indépendants passionnés de généalogie et de génétique croient avoir trouvé la vocation des Nouvelles-Casernes.
Ils rêvent d'y regrouper les objets historiques et un carrefour de généalogie puisqu'il s'agit, selon le chercheur indépendant en démographie historique et génétique des populations, Steve Gilbert, d'un mariage parfait pour le bâtiment patrimonial laissé à l'abandon depuis 1964.
Avec Jean-Pierre Gendreau-Hétu, qui consacre ses recherches à la généalogie génétique, ils ont présenté le projet aux bureaux du ministre Jean-Yves Duclos et du député Joël Lightbound. Ils ont également fait des démarches auprès de la Ville de Québec.
Le duo demande un moratoire pour le déménagement des artefacts et la construction du centre à Gatineau le temps de réaliser une étude de faisabilité.
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Invitez vos cousins américains!
Le gouvernement du Québec avait déjà flairé la bonne affaire du tourisme des racines dans les années 30.
Alors que l'économie de la Belle Province tournait au ralenti, le bureau du tourisme de l'époque avait demandé aux Québécois de solliciter leurs cousins lointains vivant aux États-Unis pour qu'ils leur rendent visite, raconte la professeure au département de géographie de l'Université Laval et spécialiste du tourisme culturel, Pascale Marcotte.
L'idée n'était pas de favoriser les rencontres familiales, mais évidemment d'aider l'industrie touristique et par conséquent, renflouer les coffres de l'État.