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Depuis quelques années, Stéphane Gendron et sa femme possèdent une ferme. Ils font pousser des légumes, comme la gourde et le luffa, ainsi que du chanvre. L’ex-animateur ambitionne de vivre en autarcie alimentaire.
Depuis quelques années, Stéphane Gendron et sa femme possèdent une ferme. Ils font pousser des légumes, comme la gourde et le luffa, ainsi que du chanvre. L’ex-animateur ambitionne de vivre en autarcie alimentaire.

Stéphane Gendron, polémiste repenti

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
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Un après-midi ce printemps, seule dans la quiétude de son bureau de circonscription à Québec, Catherine Dorion a appelé Stéphane Gendron

La députée de Québec solidaire recrutait des personnalités publiques pour le collectif Liberté d’oppression, qui a lancé une campagne, vendredi passé, contre la désinformation, l’intimidation et les propos haineux dans les médias. 

Ces dernières années, Mme Dorion avait remarqué que le bouillant animateur s’était adouci au micro et elle avait apprécié son documentaire sur la détresse des agriculteurs. Elle avait eu vent qu’il pourrait souhaiter se joindre au collectif. Alors, elle a tenté sa chance.  

«Le premier appel a été un genre de moment épiphanique, raconte Catherine Dorion. [...] Il a eu une franchise incroyable et il m’a dit au bout de trois phrases : j’ai été un élément destructeur avec mon discours. J’ai participé à semer la zizanie sur la place publique sur des affaires que je ne connaissais pas pantoute.»

Stéphane Gendron était non seulement ravi d’ajouter son nom au collectif, il proposait même de fournir une vidéo tournée à sa ferme de Sainte-Agnès-de-Dundee, en Montérégie, dans laquelle il dénonçait la trash radio et regrettait d’en avoir fait partie.

La vidéo a été vue des milliers de fois. Mais elle a laissé une question en suspens : par où est passé Stéphane Gendron avant de se sentir mûr pour un mea culpa? «C’est un long travail ça, dit-il en entrevue au Soleil. C’est toute ta vie que t’es obligé de remastériser». 

Provocation

Le Québec découvre Stéphane Gendron à l’occasion d’un autre couvre-feu. En 2004, un an après avoir été élu à la tête de la ville d’Huntingdon, en Montérégie, le maire Gendron fait adopter un couvre-feu pour contrer la délinquance juvénile. La mesure n’est jamais appliquée. Mais Stéphane Gendron, ex-champion d’art oratoire au secondaire, est catapulté sur la scène médiatique.

Les médias et le public craquent pour cet homme éloquent au penchant pour l’hyperbole et les blagues de mononcle. La station montréalaise 98,5 lui confie un micro dans l’émission du retour intitulée Le couvre-feu. TQS l’assoit derrière un bureau où il s’obstine avec Gilles Proulx puis Richard Desmarais dans l’émission L’avocat et le diable, attirant jusqu’à 300 000 téléspectateurs. 

Stéphane Gendron est le nouveau prince des ondes. Il gagne un salaire enviable, voyage à volonté, roule à bord d’un Mustang GT, se fait reconnaître dans la rue partout au Québec. 

Encouragé par ses cotes d’écoute, l’animateur se laisse aller dans la provocation. Il qualifie le premier ministre Jean Charest de «meurtrier», reprochant à son gouvernement de ne pas rendre accessible un médicament pour les femmes atteintes d’un cancer du sein. Il compare les Israéliens à des «nazis des temps modernes» lors du conflit entre Israël et le Liban. Il traite de «maudite épaisse» et de «honte nationale» la juge Lise Côté, qui a diminué de 15 à 9 ans la peine d’un pédophile. 

Le maire Gendron, avocat de profession, est convoqué devant le comité de discipline du Barreau. À la télé, il fait semblant de s’essuyer le derrière avec son avis de convocation. Puis, il brûlera le jugement du comité devant ses spectateurs. Devant la controverse, TQS le congédie. Il perd aussi son micro à la radio. 

Avec le recul, M. Gendron regrette cet épisode, mais y voit aussi une certaine hypocrisie médiatique. Après la scène du «torchage», «les patrons de la télé m’ont convoqué pour me dire : “hé! Stéphane, on n’a jamais vu un grand moment de télé comme ça”. Pis après, ils m’ont mis dehors.» 

Malgré son congédiement, le maire Gendron reprend son style provocateur à d’autres tribunes. À V télé, en 2012, il traite les étudiants en grève «d’hosties de puants sales», il astique ses souliers avec un carré rouge et estime que certains manifestants méritent d’être frappés. À Radio X, en 2013, il avoue avoir reculé avec sa camionnette sur un chat. «J’étais assez content, yes, un de moins», déclare-t-il, ajoutant que les chats errants sont «une plaie urbaine». (Il s’excusera ensuite pour ses propos). 

Remise en question

Deux ans plus tard, Stéphane Gendron a démissionné comme maire d’Huntingdon, et il tourne un documentaire intitulé Mourir. Depuis longtemps, l’animateur a une hantise de la mort. Celle-ci a été accentuée par le décès de son fils Clovis, le jour de sa naissance, en 2000. 

Pour confronter sa peur, l’animateur accompagne des gens en phase terminale, à la Maison Adhémar-Dion, à Terrebonne. Il rencontre notamment Lucienne «Lulu» Tremblay, 84 ans. Ils discutent ensemble du Canadien de Montréal, de leur sympathie mutuelle pour le parti libéral. Stéphane Gendron demande même au premier ministre Philippe Couillard d’autographier une photo pour Lulu. Il la lui remettra à la veille de sa mort.

Au chevet de ces personnes à l’aube de la mort, Stéphane Gendron est frappé par leurs regrets. À ce moment, il a entrepris lui-même une réflexion sur sa vie. Il confie à son psychothérapeute la colère qu’il ressent en pensant aux blessures de son enfance, à la violence qu’il a endurée, à l’amour qui lui a manqué. Il voit un lien avec sa soif d’attention médiatique, son agressivité en ondes. 

Il pense à Lulu, qui lui a dit : «Le passé, tu le changeras pas, c’est une roue qui tournes. Mais il faut que tu le laisses aller. Cette rage-là, ça ne donne rien».  

Pour lui, c’est un «électrochoc». «Après, tu vois plus la vie de la même façon, dit-il à propos de son bénévolat au centre de soins pallia tifs. [...] Ça m’a regroundé. Ça m’a fait sortir de ce cycle-là de haine.»

De droite à gauche

Lorsqu’il emménage à Québec pour animer l’émission du midi à Énergie en 2016, Stéphane Gendron a l’intention de faire de la radio autrement. Il veut laisser parler ses invités, comprendre leur point de vue, faire ressortir la complexité des enjeux. 

Chez Québec solidaire, ceux qui se faisaient interviewer par l’animateur avaient remarqué un changement de ton. «On arrivait là bien préparés à se battre, puis finalement on avait un gars tout doux qui non seulement ne nous rentrait pas dedans, mais ouvrait de nouvelles portes de discussions, se souvient Catherine Dorion. [...] On n’était pas habitués.» 

Stéphane Gendron, qui a déjà été pressenti pour succéder à Mario Dumont et est encore associé à des idées conservatrices, affirme qu’il avait déjà amorcé un virage à gauche lorsqu’il est arrivé à Québec.

Jérôme Landry n’en doute pas. L’animateur participait avec Stéphane Gendron à un segment intitulé L’accrochage sur Énergie. «On se pognait souvent sur bien des sujets!» se rappelle M. Landry. «C’était déjà évident pour moi qu’il était assez à gauche», ajoute-t-il. 

L’animateur Stéphan Dupont, qui travaillait aussi à Énergie à l’époque, est moins convaincu. «Stéphane Gendron, c’est un personnage qui ne cherche que la controverse», dit M. Dupont. Dans un marché comme Québec, où la radio d’opinion est plus à droite, M. Gendron se plaçait à gauche davantage par opposition que par conviction, estime Stéphan Dupont.

Stéphane Gendron assure que c’est «un long cheminement en ce qui me concerne. Je ne suis pas arrivé à Énergie pour dire : “ouin, c’est à droite pas mal ici, bien tiens, je vais tirer à gauche”». Il cite notamment sa dénonciation véhémente de l’islamophobie, sa position plus modérée sur la laïcité et le port du voile et l’importance qu’il accorde à l’intervention de l’État.

Après deux ans à Énergie, Stéphane Gendron perd son micro en 2018. Depuis, il se concentre de plus en plus sur le documentaire. Avec La détresse au bout du rang, dans lequel il donne la parole à des agriculteurs en situation de détresse psychologique, il a l’impression d’avoir contribué plus significativement à la société qu’en 15 ans d’opinion à la chaîne.

Depuis quelques années, Stéphane Gendron et sa femme possèdent une ferme. Ils font pousser des légumes, comme la gourde et le luffa, ainsi que du chanvre. L’ex-animateur ambitionne de vivre en autarcie alimentaire. 

À 53 ans, Stéphane Gendron voit son passage dans la trash radio québécoise comme une «cicatrice» et veut maintenant rester loin de l’univers des «commentateux». «Viens pas me dire que ceux qui font du trash sont heureux dans leur vie, dit-il, parce que le micro, c’est l’extension de toi-même.»