En 2017, Sébastien Lapierre a franchi seul 1200 km en ski de fond entre Hercules Inlet et le pôle Sud.
En 2017, Sébastien Lapierre a franchi seul 1200 km en ski de fond entre Hercules Inlet et le pôle Sud.

Seuls face à la nature [PHOTOS]

Marc Allard
Marc Allard
Le Soleil
Elle a traversé l’océan Atlantique à la rame; il a atteint le pôle Sud en ski de fond. En solo, Mylène Paquette et Sébastien Lapierre ont bravé les éléments pour se rendre au bout de leurs projets fous. À l’heure du retour au confinement, qu’ont-ils retenu de leurs longues épreuves de solitude? Le Soleil en a discuté avec eux.

Quand Mylène Paquette ramait sur l’océan Atlantique, entre l’Amérique du Nord et l’Europe, elle prenait le temps de s’arrêter tous les deux ou trois jours pour contempler les astres. 

Pendant une demi-heure, elle se laissait dériver et observait la lune et les étoiles. Chaque fois, la solitude se dissipait. «J’ai toujours des frissons quand j’en parle, dit-elle. Je regardais le ciel et je me disais : “je ne suis pas la seule à le regarder en ce moment et je ne suis pas la seule à l’avoir regardé.”» 

Pour elle, ces périodes de contemplation faisaient office de pause méditative, spirituelle même, durant la traversée de 5000 km qui l’a menée de Halifax, en Nouvelle-Écosse, à Lorient, en France, en 2013. 

En 2013, Mylène Paquette a franchi seule à la rame les 5000 km qui séparent Halifax, en Nouvelle-Écosse, à Lorient, en France

«Je ne me suis jamais sentie aussi connectée au genre humain, à l’humanité, parce que je me disais : “Eille, c’est fou [...], tous ceux qui ont traversé l’océan ont vu les mêmes astres que moi. Tous ceux qui ont été dans l’hémisphère nord, on vu pas mal le même rideau étoilé que moi en ce moment, ces diamants-là dans le ciel”». 

La lune, en particulier, la réconfortait : «Tous mes amis me disaient : “Quand je regarde la lune, je pense à toi”. Et je me disais : “Ils voient la lune comme moi”», raconte la rameuse océanique, auteure et conférencière.


« La grosse, grosse différence, entre moi et la situation que les gens vivent présentement, c’est que c’est moi qui a choisi de vivre ça. C’est moi qui ai décidé d’aller m’isoler. »
Sébastien Lapierre

Lors du confinement, au printemps, Mylème Paquette a aussi eu le réflexe de se rattacher à un lien partagé par les autres Québécois, quoique moins poétique : le point de presse quotidien du trio Legault-McCann-Arruda. «Comme on était plusieurs à regarder la même chose, j’avais l’impression de moins être seule», dit la première personne du continent américain à franchir l’océan Atlantique Nord, d’ouest en est, à la rame en solitaire.

Pour la mère d’un jeune garçon, le confinement du printemps a aussi ramené avec force le besoin, impérieux sur l’océan, d’organiser son quotidien. Elle ramait du 8h à midi, puis de 14h à 19h ou 20h. Entre ces périodes intenses d’effort physique, elle buvait, mangeait, nettoyait son cockpit, passait des appels, envoyait des textos à son équipe au sol. 

À l’étroit dans son embarcation et soumise aux humeurs de la mer, Mylène Paquette regagnait sa liberté en étant maître de son temps. «Quand notre liberté est atteinte, je pense qu’il faut vraiment organiser notre quotidien, dit-elle. Et cette organisation-là nous permet de nous sentir libres, parce qu’on est dans une position de pouvoir, de décision.»

«Ce que ça m’a appris d’être seule aussi longtemps, c’est qu’on se découvre des capacités, des talents qu’on ne pensait pas avoir», dit Mylène Paquette.

Lors du confinement printanier, c’est ce que Mylène Paquette s’est fait. Un horaire détaillé avec son fils pour profiter du temps à la maison. Et elle a pris le contrôle sur son temps encabané. 

Alors que s’amorcent 28 jours de chacun chez soi, elle ne rechigne pas à la perspective de passer plus de temps seule. 

Durant les 129 jours de sa traversée de l’Atlantique, la rameuse océanique n’avait pas le choix : elle devait être confortable avec elle-même. Même quand elle devait affronter sa phobie en plongeant dans les eaux de l’océan pour nettoyer le dessous de la coque de son navire, où s’étaient agglutinés de petits crustacés — des anatifes — qui ralentissaient son élan. 

«Ce que ça m’a appris d’être seule aussi longtemps, c’est qu’on se découvre des capacités, des talents qu’on ne pensait pas avoir. Il faut être à la recherche de ça», dit l’aventurière, qui propose des mini conférences toutes les semaines sur sa page Facebook durant ce reconfinement. 

Renforcer l’autonomie

Ce dépassement de soi, Sébastien Lapierre l’a vécu de l’autre côté du globe. En 2017, le pompier de Québec a franchi seul 1200 km en ski de fond entre Hercules Inlet et le pôle Sud. Durant 42 jours et 5 heures, il a affronté un environnement hostile marqué par des vents violents et des températures plongeant sous les -50 °C. 

L’expérience a été «extrêmement enrichissante», dit-il. Avec une préparation méthodique et un entraînement rigoureux, l’aventurier a vu jusqu’où il pouvait aller. «Pour savoir ce que t’es capable de le surmonter, à un moment donné, il va falloir que tu le confrontes», dit-il. 


« Quand notre liberté est atteinte, je pense qu’il faut vraiment organiser notre quotidien, dit-elle. Et cette organisation-là nous permet de nous sentir libres, parce qu’on est dans une position de pouvoir, de décision. »
Mylène Paquette

Or «dans la société d’aujourd’hui, on est jamais autonome. Il y a toujours quelqu’un pour te donner une tape dans le dos, pour te dire : “oui, oui, c’est bon ton idée”. Il y a toujours une porte de sortie aux problèmes». 

Sébastien Lapierre croit que le confinement est une occasion de renforcer l’autonomie. Pas besoin d’accomplir un exploit, seulement de se lancer un défi et d’essayer vraiment d’y arriver tout seul.

Seul dans un climat extrême, Sébastien Lapierre a constaté à quel point on pouvait tirer du plaisir de l’adversité.

Seul dans un climat extrême, il a aussi constaté à quel point on pouvait tirer du plaisir de l’adversité. «Le monde me disait, ça se peut pas que t’ailles eu du fun à - 58 en tirant un traîneau de 250 livres  avec des vents de 60 km dans la face. Sur le coup, non, ce n’était pas tripant. Mais le moment où je rentrais dans ma tente le soir : oh boy!, ça, c’était tripant». 

Pourlui, toutefois, il y a une distinction fondamentale entre la solitude d’une expédition et celle du confinement. «La grosse, grosse différence, entre moi et la situation que les gens vivent présentement, c’est que c’est moi qui a choisi de vivre ça. C’est moi qui ai décidé d’aller m’isoler», dit-il. 

Sébastien Lapierre cite le psychiatre autrichien Viktor Frankl, qui a survécu à l’Holocauste, et disait que l’être humain peut survivre à n’importe quelle souffrance pourvu qu’il y trouve un sens. 

En confinement, le sens dans la solitude peut venir du temps qui se libère pour l’introspection. En skiant seul dans l’Antarctique, Sébastien Lapierre avait beaucoup de temps pour réfléchir. Et le soir, dans sa tente, il consignait ses pensées dans un journal de bord. «Juste me rendre compte que j’ai vécu à - 40 pendant 45 jours avec tout ce qu’il me fallait pour être heureux dans un petit traîneau, comparé à tout ce que j’ai ici..., dit-il à propos du confort moderne. Il y avait beaucoup de réflexion là.»

À l’autre bout du monde à Noël et au jour de l’An, il se souvient d’avoir senti que la solitude pesait plus sur ses épaules durant cette période normalement destinée à la proximité familiale. 

Mais il a pensé que son périple pourrait un jour inspirer son garçon et sa fille à persévérer dans l’adversité. «Tes enfants vont être fiers de toi», s’est-il dit. Et il a continué à avancer.