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Alcool: les abstinents prennent-ils vraiment plus souvent congé du travail que les autres?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / La revue savante «Addiction» a publié tout récemment une étude qui faisait un lien entre la consommation d’alcool et les congés de maladie pris par une personne. Sans surprise, l’article a conclu que les plus gros buveurs s’absentent du travail plus souvent que la moyenne mais, étonnamment, ses auteurs ont également trouvé que les gens qui ne boivent jamais prennent eux aussi plus de congé que la moyenne. Dr James Nicholls, directeur de la recherche de l’organisme Alcohol Research UK, a écrit le texte qui suit en réaction à cette étude.

Cette vaste étude suggère que les abstinents sont plus susceptibles que les buveurs de prendre des congés de maladies pour tout un éventail de problèmes de santé. Les raisons derrière tout cela ne sont pas claires. Les auteurs de l’étude tenté d’écarter les gens qui ont arrêté de boire pour des raisons médicales afin qu’ils ne biaisent pas leurs résultats, mais ils admettent que cela peut toujours jouer. Ils ont également trouvé que les abstinents étaient plus souvent des gens pauvres, ce qui est un facteur très significatifs de problèmes de santé.

Néanmoins, leurs résultats sont importants, notamment parce que l’étude a été tenue dans trois pays qui ont des habitudes culturelles très différentes à l’égard de l’alcool. Leurs données suggèrent que boire modérément n’est pas associé à un risque accru de problèmes de santé physique et mentale avant l’âge de la retraite. Leur étude montre aussi, et c’était à prévoir, que la consommation excessive est associée à de plus forts taux de blessure et d’empoisonnement.

Cette étude doit être replacée dans son contexte. Ce n’est pas une mesure du risque sur toute une vie, les problèmes de santé dont elle tient compte sont classés en larges catégories et elle ne mesure pas les effets à court terme sur le travail, comme les pertes de productivité dues à la gueule de bois. Et elle ne dit pas non plus que l’abstinence cause l’absentéisme, mais plutôt que les abstinents s’absentent plus fréquemment du travail, pour des raisons qu’on ne connaît pas encore.

Toutefois, même si les résultats ne disent pas «l’alcool est bon pour vous», ils suggèrent quand même que boire modérément ne fait pas manquer de jours de travail pour cause de maladie.

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Ce texte est d’abord paru sur le site sciencemediacentre.org. Traduit et reproduit ici avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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Terres rares: la grande inconnue environnementale

Plus le temps passe, plus on trouve d’éléments chimiques de la famille de «terres rares» dans l’environnement, parce qu’ils entrent dans la fabrication d’une foule de gadgets comme les téléphones cellulaires. Mais on connaît mal leur comportement dans l’environnement, et le petit peu qu’on en sait suggère que les modèles «classiques» de toxicité ne seront pas d’une grande aide, avertit Claude Fortin, chercheur au Centre Terre, Eau et Environnement de l’INRS.

M. Fortin doit prononcer jeudi matin la conférence d’ouverture du 22e colloque du Chapitre Saint-Laurent, un OSBL consacré à la recherche en écotoxicologie; l’événement se tient cette semaine à Québec. 

«Nos connaissances sur la toxicité des métaux dans l’environnement ont surtout été acquises en étudiant les métaux de base, comme le zinc, le plomb, le cuivre, le cadmium, etc. Et nos outils [pour évaluer la toxicité d’une substance dans l’environnement] ne peuvent pas être meilleurs que nos connaissances», a-t-il confié lors d’un entretien avec Le Soleil.

Pour pénétrer dans une cellule vivante, explique le chercheur, la plupart des métaux doivent se présenter sous une forme que les chimistes appellent ion ou forme libre, soit grosso modo des atomes ayant une charge électrique. La raison en est que les cellules ont elles-mêmes besoin de certains métaux (sous forme d’ions), comme le zinc, et elles possèdent des mécanismes pour les capter — et ce sont ces mécanismes-là qui font entrer par erreur d’autres métaux dans la cellule. Sans passer par là, la plupart des métaux ne peuvent pas empoisonner les organismes; on dit alors qu’ils ne sont pas «biodisponibles».

«C’est un grand paradigme qu’on a en science depuis les années 80, que la toxicité d’un métal dépend de sa forme libre», dit M. Fortin.

De manière générale, c’est là un modèle tout à fait valide, mais on a fini par se rendre compte qu’il y avait des exceptions à la règle. Le mercure, par exemple, peut se présenter sous des formes qui sont solubles dans la graisse, ce qui lui donne une autre «porte d’entrée», pour ainsi dire. Et on commence à soupçonner que plusieurs éléments dont la technologie moderne fait grand usage, en particulier les terres rares (17 éléments) et un ensemble de sept métaux nommé groupe platine, pourraient eux aussi être des exceptions potentielles.

Dans nos téléphones

Le groupe platine entre notamment dans la fabrication de catalyseurs qui aident à la combustion dans les moteurs de voiture. Les terres rares, elles, se trouvent dans des gadgets comme les téléphones et les tablettes, les voitures électriques et les éoliennes. Bref, on utilise des masses énormes de ces éléments. «Mais on n’en connaît pas assez sur eux pour dire si le paradigme des années 80 s’applique. Et en fait, on a de plus en plus d’indices qui suggèrent qu’on va avoir besoin d’un autre paradigme, un peu comme on a eu besoin d’un autre paradigme pour le mercure», indique M. Fortin.

Par exemple, «normalement, dans les cours d’eau, il y a divers acides et de la matière organique qui vient de la dégradation des plantes, et cette matière organique-là va se lier aux métaux. Alors habituellement, c’est un facteur qui protège la vie aquatique parce que ça diminue la concentration de métal libre. Mais on a des résultats récents qui montrent que ça peut être l’inverse : on a vu une toxicité plus importante du lanthane [une terre rare, ndlr] et du platine en présence de matière organique.

«Et ça, c’est vraiment à contre-courant de tout ce qu’on a vu jusqu’à maintenant […] dans la littérature, mais on n’a pas vraiment d’explication encore.»

Il est possible que le phénomène soit lié au type de matière utilisé dans le laboratoire de M. Fortin, soit des algues unicellulaires, mais cela indique peut-être aussi qu’il y a vraiment un risque général accru. «Ça fait partie des choses qu’on veut regarder au cours des prochaines années», dit-il.

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Des bourses de recherche en hommage à Stephen Hawking

LONDRES - Des bourses de recherche en mathématiques et en physique, créées en hommage à l’astrophysicien britannique Stephen Hawking décédé le 14 mars, récompenseront des «étudiants exceptionnels», a annoncé lundi le gouvernement britannique.

Ces bourses «seront décernées à des candidats exceptionnels terminant leur doctorat dans les domaines des mathématiques, de la physique et de l’informatique», a indiqué le ministère des Entreprises, de l’Énergie et de la Stratégie industrielle.

Jusqu’à dix «bourses Stephen Hawking» seront remises chaque année lors des cinq prochaines années. Les récipiendaires pourront poursuivre leur travail de recherche dans des institutions britanniques pendant trois ans.

Les enfants de Stephen Hawking, Robert, Lucy et Tim Hawking, se sont dits «ravis que ces bourses portent son nom», considérant cela comme «un grand hommage» à la vie de leur père, décédé à l’âge de 76 ans.

«En tant que scientifique qui a fait des découvertes extraordinaires tout au long de sa carrière, mais surtout pendant ses premières années, il s’intéressait beaucoup à l’émergence de nouveaux talents et a consacré une grande partie de sa carrière à ses fonctions d’enseignant», ont rappelé ses enfants.

«Je ne peux penser à un hommage plus juste à ce grand homme que d’aider la prochaine génération à repousser les limites de la connaissance des lois qui régissent notre univers», a déclaré le secrétaire d’Etat britannique à la Recherche et à l’innovation Sam Gyimah.

Stephen Hawking sera inhumé vendredi à l’abbaye de Westminster, un hommage réservé aux plus grands, comme avant lui un autre géant des sciences, Isaac Newton.

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De la salive aux ancêtres : du bon usage de l'ADN en généalogie

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Jean-François Cliche a publié dans Le Soleil du lundi 4 juin une chronique intitulée « Crache dans ce petit pot que je te dise qui sont tes ancêtres ». Le journaliste répond à une lectrice qui s'est questionnée sur la valeur des tests ADN disponibles sur le marché pour l’investigation privée « des origines allemande, italienne, amérindienne, etc. ». M. Cliche s’appuie largement sur l’opinion du généticien Simon Girard, professeur à l’UQAC. Je souhaite par ce commentaire apporter un éclairage complémentaire.

L’interrogation de la lectrice peut s’interpréter de différentes façons. Tout dépend de quelle dimension de l’ADN il est question. La chronique «Crache dans ce petit pot…» comprend la question de la lectrice en fonction des profilages ethnique et médical qui intéressent certains tests ADN. Mais plusieurs réactions à la chronique révèlent qu’un éclaircissement s’impose. La valeur approximative des profilages ethnique et médical ne fait aucun doute et il est inutile d’ajouter quoi que ce soit à ce propos. Il en va autrement toutefois de types d’ADN omis dans la chronique mais largement exploités en généalogie expérimentale.

Plusieurs tests commerciaux d’impeccable qualité ont été développés depuis deux décennies afin d’identifier les marqueurs génomiques les plus utiles en généalogie profonde. Ces éléments sont l’ADN du chromosome Y (ADNy) et celui de la mitochondrie (ADNmt). Le premier concorde avec la lignée des pères et le second avec la lignée des mères. Il s’agit donc ici d’ADN non recombiné – car reçu d’un seul parent –, contrairement à l’ADN autosomique (ADNat) hérité des deux parents et recombiné. Il existe des tests généalogiques puissants et précis portant sur cet ADNat, mais sa pertinence se limite en gros à la parenté proche, jusqu’à six générations en amont de l’individu testé.

La question qui motive mon intervention est la possibilité d’identifier des origines par le biais des tests ADN. Des origines géographiques particulières sont indiscutablement associées à des signatures ADNy et ADNmt héréditaires. Une matriarche amérindienne du 17e siècle pourra ainsi avoir transmis sa mitochondrie jusqu’à nos jours par la lignée des mères. De nombreux Québécois portent ainsi la signature ADNmt héritée d’une Marie Christine Aubois ou celle de la métisse Euphrosine Nicolet, fille du grand explorateur. Cette dimension jouit d’une très grande précision. De la même façon, un Américain blanc de 2018 pourra découvrir un passé familial métissé dans un chromosome Y originaire d’Afrique subsaharienne.

Dans cette perspective, les tests généalogiques portant sur l’ADNy et l’ADNmt doivent inspirer pleine confiance. Ces marqueurs ADN sont abondamment employés en anthropologie et en génétique des populations. Les restes de Richard III retrouvés à Leicester et étudiés entre 2012 et 2015 ont été généalogiquement identifiés par sa mitochondrie. Les marqueurs ADNy et mt peuvent donc appuyer une origine ethnique hors de tout doute, mais seulement au profit de deux lignées. Les recherches généalogiques profitent avec égale valeur scientifique des signatures ADNy et ADNmt présentes dans une population afin de valider des ascendances généalogiques sur un nombre quasiment illimité de générations. Rares toutefois sont les compagnies établies qui analysent en détail ces deux types spécifiques d’ADN. Family Tree DNA le fait par exemple, mais pas Ancestry ni 23andMe. Fruit de l’hérédité patrilinéaire, l’ADNy jouit en particulier de son parallélisme étroit avec le nom de famille, expression par excellence de la tradition généalogique.

Les pays anglo-saxons connaissent depuis deux décennies une révolution génomique en généalogie. La recherche en histoire des familles y exploite la méthode expérimentale avec des succès impressionnants. Archives et salive se combinent à merveille et font fi des anciennes frontières entre humanités et biologie. L’accès commercial aux données ADN a converti la génomique en science participative où la recherche indépendante devient toujours plus utile à l’avancement des connaissances.

L’ornithologie, l’entomologie ou l’astronomie comptent parmi les sciences qui ont collaboré de longue date avec les scientifiques amateurs, qui les alimentent indépendamment de précieuses données. Ailleurs, la génomique se nourrit déjà largement d’une telle externalisation (crowdsourcing). Les moyens cumulatifs des amateurs de généalogie génétique dépasseront toujours les fonds mis à la disposition des chercheurs universitaires.

Il faut envisager au Québec le jour où les amateurs québécois de généalogie pourront confier leurs données génomiques brutes à la recherche de pointe. L’histoire démographique du Québec, objectivement exceptionnelle, justifie que la recherche savante s’intéresse à l’engouement populaire pour la généalogie génétique. Cette science participative produit des résultats significatifs dont la génomique institutionnelle du Québec devra tôt ou tard tirer profit. Il appartient en revanche aux universités d’échanger avec le public, de l’éclairer et de le diriger vers les tests pertinents.