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Voici pourquoi il y a pénurie de vaccins contre la COVID-19 au Canada

Joel Lexchin
Politiques et gestion de la santé, Université de Toronto
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / En date du 5 février, le Canada a administré 2,7 doses de vaccin contre la COVID-19 pour 100 personnes, alors qu’Israël en a donné 61,7 et le Royaume-Uni, 16,2. Le Canada a pourtant signé des contrats avec sept sociétés différentes pour un total de 234 millions de doses avec des options pour des dizaines de millions de doses supplémentaires. Que se passe-t-il ?

Pour comprendre le problème, il faut remonter aux années 1980. À cette époque, les laboratoires Connaught, propriété du gouvernement, produisaient des vaccins ici au Canada et la prise de décision était du domaine public. Mais Connaught a été partiellement privatisé, puis le gouvernement conservateur de Brian Mulroney a autorisé sa vente à la société française Mérieux, qui fait maintenant partie de Sanofi.

Faisons un saut jusqu’aux années 2000, lorsque le fabricant de vaccins IAF BioChem, basé au Québec, a été vendu quelques fois pour finalement être acheté par GlaxoSmithKline (GSK).

Sanofi et GSK fabriquent toujours des vaccins à Toronto et à Sainte-Foy, mais les décisions concernant les vaccins produits ne relèvent pas du Canada.

Mises en garde ignorées

Cela aurait pu se passer autrement. Après l’épidémie de SARS en 2003, le rapport intitulé Leçons de la crise du SARS, dirigé par le Dr David Naylor, a recommandé que le Canada élabore une « stratégie nationale d’immunisation » et accorde la priorité à la sécurité de notre approvisionnement en vaccins. Nous avons reçu un autre avertissement sur la nécessité d’un approvisionnement sûr et régulier en vaccins avec la pandémie de H1N1 de 2009, alors qu’il y avait des retards de production à l’usine GSK de Sainte-Foy.

Personne ne semble y avoir prêté attention. Par conséquent, lorsque la pandémie de Covid-19 a commencé, le Canada s’est retrouvé en mauvaise posture.

Vaccins contre la COVID-19

La première tentative du Canada pour assurer une production nationale a pris la forme d’un accord avec le fabricant chinois CanSino Biologics en mai 2020. Si l’entente avait été respectée, on aurait effectué des essais au Centre canadien de vaccinologie de l’Université Dalhousie et, en cas de succès, lancé une production nationale. Mais quelques jours après l’annonce de l’accord, la situation s’est compliquée quand la Chine a retardé l’envoi des semences vaccinales qu’on n’a, finalement, jamais reçues.

Toujours dans le but d’obtenir un approvisionnement national, le Canada a opté pour la modernisation des installations du Conseil national de recherches (CNRC) à Montréal, puis pour la construction d’une usine entièrement nouvelle, au coût total de 170 millions de dollars. Ce faisant, le gouvernement a écarté PnuVax, une société biopharmaceutique également située à Montréal, qui ne touchera rien des 600 millions de dollars du Fonds stratégique pour l’innovation du ministère de l’Industrie destinés à la recherche médicale et à l’élaboration de vaccins et de thérapies contre la COVID-19.

PnuVax avait été rénovée en 2012 pour répondre aux normes de Santé Canada et, selon des sources citées par le Globe and Mail, l’entreprise aurait pu être prête à produire des millions de doses d’un vaccin contre la COVID-19 vers la fin de 2020.

Justin Trudeau a d’abord déclaré que l’installation du CNRC serait opérationnelle en novembre 2020 et pourrait fabriquer 250 000 doses par mois. Cependant, début février, le premier ministre a admis que l’usine du CNRC ne serait pas prête avant l’été 2021 et que, avec l’aménagement d’équipements pour le vaccin Novavax et les inspections de Santé Canada, on ne pourrait y produire de vaccins avant la fin de 2021.

L’échec de l’accord avec CanSino et le retard dans la construction des nouvelles installations du CNRC ont rendu le Canada dépendant de sources étrangères de vaccins. Les contrats pour le vaccin ont été négociés sur la base des conseils fournis par les 18 membres du Groupe de travail sur les vaccins contre la Covid-19 mis en place par le CNRC en juin 2020.

Les deux coprésidents du groupe de travail se trouvent en situation de conflit d’intérêts avec les entreprises qui produisent les vaccins, et les termes des contrats sont tenus secrets. Nous ignorons notamment quel est le prix payé par le Canada pour chaque vaccin, quel est le calendrier de livraison, s’il y a des pénalités pour les retards et comment on va s’assurer du respect des contrats.

Pour compliquer encore les choses, on s’est entendu pour une livraison à grande échelle à partir d’avril 2021 en raison de l’incertitude qui régnait au cours de l’été quant à la date de disponibilité des vaccins.

Retards de livraison

Le Canada connaît actuellement des retards dans la livraison des vaccins de Pfizer et de Moderna, les deux seules sociétés qui fabriquent pour le moment des vaccins approuvés au Canada. L’usine Pfizer de Belgique, d’où provient notre vaccin, est en cours de rénovation pour pouvoir augmenter sa production, tandis que les raisons du retard de Moderna ne sont pas claires. Moderna expédie son vaccin au Canada via la Belgique. (Les deux sociétés et le gouvernement fédéral ont promis que les quantités prévues pour livraison d’ici la fin mars seront honorées).

En plus de ne pas avoir de production nationale et de subir des retards, le Canada est confronté au nationalisme des autres pays. Le président américain Joe Biden maintient la politique des « États-Unis d’abord » et interdit à l’usine Pfizer du Michigan et à l’usine Moderna du New Hampshire d’exporter leurs vaccins au Canada tant que tous les Américains n’auront pas été vaccinés.

L’Union européenne menace également de bloquer l’exportation de vaccins, ce qui pourrait affecter les exportations de la Belgique, qui connaît aussi des retards dans la vaccination de ses citoyens.

En réaction à cette situation, le Canada a décidé d’acheter 1,9 million de doses du vaccin AstraZeneca, qui n’est pas encore approuvé, de COVAX, une installation créée principalement pour garantir que les pays à faible et à moyen revenu ont accès aux vaccins. Le Canada est le deuxième contributeur mondial de COVAX et est en droit de réclamer des vaccins de l’entreprise, mais il l’a fait alors que quatre pays africains seulement avaient commencé à vacciner leur population.

Dans une entrevue accordée à l’émission As It Happens de la CBC, Karina Gould, ministre canadienne du Développement international, a défendu la démarche du Canada, une forme canadienne de nationalisme vaccinal.

S’assurer que les Canadiens recevront rapidement un vaccin efficace ne pouvait être une entreprise facile ; il reste toujours de nombreuses possibilités que quelque chose tourne mal. Mais l’incertitude que nous vivons a été aggravée par un manque de planification gouvernementale dans le passé, un manque de transparence et de coopération internationale ainsi qu’un mauvais processus décisionnel du gouvernement. Espérons que nous ferons mieux lorsque la prochaine pandémie se présentera.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

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