Viande rouge et conflit d'intérêts : cette fois-ci, c'est pour vrai

BLOGUE / Aussitôt qu'elle fut publiée, l'automne dernier, la «célèbre» série d'articles scientifiques disant que la viande rouge n'est pas mauvaise pour la santé fut la cible d'accusations de conflits d'intérêts. Il s'agissait d'allégations sans grand-fondement et lancées avec une étonnante légèreté, mais il y a eu du nouveau dans ce dossier pendant le temps des Fêtes et cette fois-ci, c'est plus sérieux.

Le 31 décembre, les Annals of Internal Medicine (où étaient parus les papiers qui avaient fait tant jaser l'automne dernier) ont publié une correction indiquant que l'auteur principal Bradley Johnston (de l'Université Dalhousie au moment des travaux, et maintenant à l'Université Texas A&M) avait omis de déclarer une subvention de recherche de Texas A&M AgriLife Research, un fonds financé en partie par l'industrie bovine. Cette subvention, qui s'élevait à environ 75 000 $ selon ce que rapportait le Washington Post cette semaine, a servi à financer des travaux de M. Johnston sur les gras saturés et polyinsaturés — les premiers étant plus abondants dans la viande rouge que dans les autres aliments.

Il faut bien préciser, ici, qu'on ne parle pas d'une rétractation, où une revue «dépublie» et retire carrément une étude de ses archives, mais d'un simple addendum. Ça n'est donc pas un revirement dramatique, mais cela vient quand même ajouter un astérisque (un de plus, diront certains) à côté de cette étude. Je ne crois pas que cela change grand-chose au portrait d'ensemble — toute cette histoire de viande rouge me semble toujours être un verre d'eau que l'on voit à moitié vide ou à moitié plein, selon ses préférences, comme je l'écrivais il y a quelques semaines —, mais il vaut la peine de mentionner ce nouvel astérisque, je pense.

Cela dit, je veux aussi insister sur le fait que ces allégations de conflit d'intérêts sont sérieuses cette fois-ci, mais qu'elles ne l'ont pas toujours été dans ce dossier, malheureusement. En octobre dernier, le New York Times avait publié une «nouvelle» accusant M. Johnston d'avoir caché «des liens passés avec l'industrie» du bœuf. Cependant, le NYT n'avait rien trouvé de plus qu'une subvention de recherche remontant à plus de trois ans en arrière (donc les règles de transparence des Annals of Internal Medicine avait été respectées) de la part d'un organisme nommé International Life Sciences Institute (ILSI).

Il s'agit-là d'une organisation très proche de l'industrie alimentaire et financée par elle, et il est vrai qu'elle compte le géant américain du bœuf Cargill parmi ses donateurs, mais ça n'était en soi pas particulièrement concluant puisque Cargill n'est qu'un donateur industriel parmi beaucoup d'autres (dont la plupart n'ont rien à voir avec l'industrie bovine) et que l'ILSI compte aussi dans ses rangs des producteurs de volaille (dont Cargill, d'ailleurs) qui n'ont pas intérêt à voir la viande rouge être «innocentée», bien au contraire.

En outre — et ça, ça ne s'invente pas —, la subvention de l'ISLI n'avait pas servi à des travaux sur le bœuf ou les gras saturés, mais bien à un article sur... le sucre. Ce qui signifie que le NYT avait considéré qu'une subvention pour étudier le sucre remontant à plus de trois ans constituait un conflit d'intérêts pour étudier la viande rouge. Plus tiré par les cheveux que ça, la tête arrache...

Cette fois-ci, les liens avec AgriLife semblent être quelque chose de beaucoup plus réel — donnons le crédit au Washington Post, qui fut le premier sur cette vraie histoire. Mais il n'empêche que tout ceci montre que l'on devrait manier ce type d'accusation avec beaucoup plus de circonspection qu'on le fait trop souvent. Les conflits d'intérêts en science sont une question sérieuse, pas un outil de relation publique dont on peut se servir à sa guise pour discréditer des chercheurs dont les résultats ne font pas notre affaire.