Vaccins : le grand méchant aluminium

LA SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En général, les journalistes scientifiques semblent se demander : mais pourquoi les gens croient-ils aux fake news anti-vaccin ? J'ai pour ma part un grand intérêt pour la science et j'étais de ceux qui ne doutait aucunement de la vaccination. Ce n'est plus le cas. Ce ne sont pas des fake news alarmistes mal documentées qui m'ont pas fait douter, mais bien des interrogations et des arguments honnêtes. (…) On trouve dans cette vidéo [sur YouTube, ndlr] un très bon résumé des arguments tout à fait censés sur le danger de l'aluminium dans les vaccins. Répondre à ces arguments serait une bonne façon de rassurer des gens comme moi», demande Guy St-Pierre, de Longueuil.

Je ne peux pas parler pour mes collègues mais personnellement, non, je ne me «demande» pas vraiment pourquoi les gens adhèrent aux arguments anti-vaccins, pour la simple raison que je crois bien le savoir. Et la vidéo à laquelle me réfère ce lecteur, intitulée Dangers de l’aluminium des vaccins : L’ALU TOTAL !, est la parfaite illustration de ce que je pense.

La vidéo ne porte pas sur les vaccins eux-mêmes, mais sur leurs «adjuvants» à base d’aluminium (Al). Les adjuvants sont des substances que l’on ajoute aux vaccins afin de stimuler le système immunitaire. Celui-ci réagit alors davantage au vaccin, ce qui procure une meilleure protection. Voici quelques petits points que j’ai relevés en regardant ce «documentaire»...

  • La première chose que sa narratrice en dit, c’est que l’innocuité des adjuvants aluminiques n’aurait en tout et pour tout fait l’objet que de deux études, dont une est la mise à jour de l’autre — ce qui revient à dire qu’il n’y en a qu’une seule. «Je n’invente rien, j’ai fait le tour des sites. (…) Une seule étude garantit l’innocuité des adjuvants d’aluminium. Et. C’est. Tout. Il n’y en a qu’une», assure la narratrice sur un ton sans réplique.

Mais il y a un petit «mais», ici. En fait non, c’est plutôt un très, très gros «mais». Une revue de littérature scientifique portant précisément sur les «effets néfastes» des adjuvants aluminiques a été publiée dans The Lancet en 2004 (https://bit.ly/2SnwnZa). Au lieu d’«une seule étude», ses auteurs ont trouvé, et je cite : «35 rapports d’étude et [nous avons aussi] inclus trois essais cliniques randomisés, quatre essais semi-randomisés et une étude de cohorte.» Si ça se trouve, il peut bien y avoir eu une quarantaine d’autres études sur l’innocuité des adjuvants à base d’aluminium depuis 2004. Mais rendu là, ça n’a plus d’importance : ce que la narratrice prétend est, dans les faits, spectaculairement faux.

  • Celle-ci fait ensuite un lien entre divers problèmes de santé moderne (autisme, allergies, etc.) et la découverte d’un procédé pour produire de l’aluminium métallique pur au XIXe siècle (dans la nature, l’alu est toujours allié avec d’autres atomes). Ce lien est non seulement faux, il n’est même pas pertinent pour les vaccins. Les adjuvants aluminiques ne sont jamais de l’alu métallique, mais des molécules comprenant un ou des atomes d’Al, comme de l’hydroxyde d’aluminium, Al(OH)3, qui n’est d’ailleurs pas rare dans la nature — c’est dire à quel point la vidéo raconte n’importe quoi.
  • La narratrice affirme par la suite que l’usage de ces adjuvants reposent sur l’idée que le corps les élimine rapidement, «un postulat jamais vérifié», indique-t-elle avec une assurance qui ne fléchit pas. En fait, lit-on dans un rapport de l’Académie française de médecine (https://bit.ly/2kRy8AO), les quantités d’alu impliquées sont si infimes qu’avant 1990, il était techniquement impossible de mesurer leur élimination. On y parvient maintenant grâce à l’aluminium-26, un isotope radioactif. Ce qu’on a appris depuis, c’est que l’élimination est assez rapide (83 % après deux semaines) pour l’aluminium injecté dans les veines, et plus lente pour les injections intramusculaires — mais encore une fois, dans tous les cas les quantités impliquées sont largement inférieures aux seuils de sécurité.

C’est à ce moment, après environ six minutes de visionnement, que j’ai décidé d’arrêter. Oui, vous avez bien lu : toutes ces énormités sont comprises dans les six premières minutes de la vidéo, qui dure en tout… deux heures. Et il faut souligner que pour démonter ces mythes, j’ai passé environ une demi journée à chercher des références sur le web et à les lire. Pensez-y : une demi-journée, pour six petites minutes de peddlage.

Il existe une maxime un brin comique, en communication scientifique, qui dit qu’on dépense toujours 10 fois plus d’énergie pour démonter de la bullshit qu’il n’en a fallu pour la produire. Ce qui permet à ce genre de fake news (parce que oui, c’en est) de connaître un certain succès, c’est justement ça. Pour quiconque n’a pas de connaissances relativement approfondies sur les vaccins (donc l’immense majorité), ces morceaux de propagande peuvent facilement apparaître «honnêtes», «censés», bien «argumentés» et bien «documentés», pour reprendre les termes de M. St-Pierre. Pour découvrir le pot aux roses, il faut y mettre des heures de recherche et de lectures arides, comparer ce que l’on trouve aux conclusions de sources fiables, etc.

Je l’ai fait, moi, parce que je suis payé pour le faire — et parce que j’aime bien ce genre de lecture, c’est mon côté maso. Mais peut-on raisonnablement penser que M. et Mme Tout-le-Monde ont le temps et/ou l’intérêt qu’il faut pour consacrer un samedi après-midi complet (au bas mot) à des jobs de moine comme ça ? Bien sûr que non. La clef de voûte de ces échafaudages intellectuels, elle est là.

La vérité, c’est que les adjuvants aluminiques sont étudiés depuis des décennies et le sont toujours, tant dans des études cliniques que par des systèmes permanents de surveillance des effets secondaires des vaccins dans tous les pays occidentaux (https://bit.ly/2BIHgzf). Et hormis de très rares complications, ils sont sans danger (https://bit.ly/2QqGbUR).

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