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Vaccin «sur pause»: à quoi on joue, là?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Il y eut d'abord le Danemark. Puis l'Islande et la Norvège. Puis l'Italie. Et voilà que l'Allemagne et la France viennent de sauter dans le même train : elles aussi ont décidé de suspendre l'utilisation du vaccin contre la COVID-19 d'AstraZeneca/Oxford, dans la foulée de rapports anecdotiques faisant état de très rares cas de thromboses (caillots sanguins). Or il me semble que, sous couvert de prudence, tout ce beau monde joue en réalité à un jeu assez dangereux...

La semaine dernière, rappelons-le, le Danemark avait stoppé les injections du vaccin d'AstraZeneca après que quelques personnes (sur des centaines de milliers de vaccinés dans ce pays) eurent fait des caillots sanguins dans les jours suivant leur vaccination. Les autorités sanitaires du pays disaient n'avoir aucune raison de penser qu'il y avait lien de cause à effet entre les deux, mais elles disaient agir de manière préventive.

Cela peut se défendre jusqu'à un certain point : c'est justement pour détecter ce genre de complications imprévues que l'on continue d'étudier les vaccins (et les médicaments) après la fin des essais cliniques, une fois qu'ils ont été mis en marché. Et bien honnêtement, s'il n'y avait eu que le Danemark à prendre cette décision, il n'y aurait pas eu grand-chose à redire. La suspension péchait par excès de prudence puisque pratiquement tous les experts qui se sont prononcés là-dessus la semaine dernière ont souligné que le lien vaccin-thrombose était sans doute artificiel (les thromboses sont des problèmes relativement fréquents, alors quand on vaccine des millions de personnes, il est inévitable qu'un certain nombre survienne dans les jours suivants la vaccination). Mais bon, ça n'était pas bien grave en soi.

Mais voilà, le cas danois a fait boule de neige. Une bonne demi-douzaine d'autres pays européens ont eux aussi décidé de suspendre la distribution de ce vaccin-là au cours des derniers jours, dont les «poids lourds» que sont l'Allemagne, la France et l'Italie. Et ça, ça peut clairement créer des problèmes de perception dans le public. Quand plusieurs gouvernements prennent la même décision en l'espace de quelques jours, cela crée une impression de «masse» dont bien des gens peuvent déduire que si tout ce monde se range du même côté si rapidement, c'est qu'il doit sûrement y avoir un problème réel.

Cette façon de penser n'est pas dénuée de logique, disons-le. Sauf que dans ce cas-ci, elle mène à une conclusion fausse. Depuis la décision danoise, il n'y a pas eu d'autres faits/données le moindrement probants qui ont été découverts et qui auraient renforcé le lien vaccin-thrombose. Les décisions des autres pays européens ne reposent pas sur des bases plus solides, et ont été dénoncées comme «décevantes» et «très regrettables» par plusieurs experts. Pour tout dire, il y a même encore moins de raisons de s'inquiéter que la semaine dernière. L'enquête d'AstraZeneca n'a rien trouvé d'alarmant, l'Agence européenne des médicaments n'a compté que 30 «événements thrombotiques» sur près de 5 millions d'Européens qui ont reçu le vaccin d'AstraZeneca (une fréquence qui n'a absolument rien d'anormal) et des organisations médicales spécialisées comme Thrombose Canada et son équivalent international continuent de recommander fortement l'utilisation du vaccin, estimant elles aussi que ces thromboses n'ont pas été causées par le vaccin.

Bref, tout indique (pour l'instant et jusqu'à preuve du contraire) que ce mouvement repose essentiellement sur du vent. Je comprends que ces gouvernements veuillent se montrer prudents, et que plusieurs d'entre eux calculent sans doute même qu'en donnant un coup de frein dès l'apparition du plus petit semblant d'apparence d'indice de problème hypothétique, ils envoient un signal rassurant pour leur population — du genre : «regardez, on ne laisse vraiment rien passer, donc la vaccination est sécuritaire». Et tant mieux si c'est-là le message que M. et Mme Tout-le-Monde en retiennent en bout de ligne, je serai le premier à me réjouir si des chiffres démontrent que cet épisode n'a pas entaché la confiance envers ce vaccin-là et que mes inquiétudes n'étaient pas fondées.

Mais pour l'heure, mon impression est que cela sera sans doute interprété bien davantage sur le mode du «y a pas de fumée sans feu», et que le nombre de pays qui ont emboîté le pas au Danemark va créer l'illusion qu'il y a beaucoup de fumée. L'effet final risque fort de s'avérer totalement contreproductif.

En outre, pour avoir vu à de nombreuses reprises comment fonctionne la méfiance envers les vaccins (c'est-à-dire souvent par amalgame), je crois qu'on peut se demander si cela n'aura pas d'effet sur toute la vaccination anti-COVID, au-delà du seul vaccin d'AstraZeneca...

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