Actée à grappe

Une petite pilule qui marche (ou pas) avec ça?

Oui, c'est vrai : ça ne fait pas très 2017 de parler le jeudi de sa chronique du dimanche d'avant. En cette ère où toute nouvelle devient obsolète dans les 24h, les délais de quatre jours sentent fort le XIXe siècle, ce qui fait très mauvais genre. Mais voilà, même en 2017, la médecine moderne n'a pas encore éradiqué ce fléau sanitaire nommé «grippe d'homme», qui m'a tenu loin du bureau. Et vous manqueriez quelque chose si je gardais pour moi une des réactions que j'ai reçues...

Dimanche dernier, donc, je répondais à un dame qui se demandait quelles herbes médicinales étaient les meilleures pour traiter l'arthrite. Après avoir consulté des compilations scientifiques (voir ici et ici) sur plusieurs des herbes qu'elle mentionnait, la conclusion générale était que la plupart des «produits naturels» vendus comme des remèdes efficaces contre l'arthrite (ou du moins pour soulager les douleurs articulaires) n'avaient pas été testés très rigoureusement, que leurs prétentions ne reposaient pas sur des études solides. Mais ces produits peuvent malgré tout être vendus parce que Santé Canada (comme d'autres agences du même genre en Occident) ne demande pas à l'industrie de la santé «naturelle» de prouver l'efficacité de ses produits comme elle le fait pour les compagnies pharmaceutiques.

En réaction à ce texte, j'ai reçu une lettre très intéressante de Gilles Barbeau, professeur émérite de la Faculté de pharmacie de l'UL. Je n'ai pas l'impression qu'on se contredit (à part peut-être sur l'état à moitié vide ou à moitié plein du verre), mais je la reproduis ici, avec permission, parce qu'elle soulève plusieurs excellents points et qu'elle peut servir de base à une discussion. Bonne lecture !

«Je lis toujours avec beaucoup d’intérêt vos articles sur les sciences. Vous me permettrez de vous faire quelques commentaires sur celui paru aujourd’hui dans Le Soleil du 3 décembre 2017.

Vous faites des commentaires sur certaines plantes médicinales utilisées pour l’arthrose et l’arthrite en concluant qu’il y a peu de preuves scientifiques de leur efficacité, ce qui est exact. Mais est-ce une raison pour ne pas les utiliser ? Je ne crois pas; la preuve scientifique n'est pas une vérité pas plus qu’une panacée. Aujourd’hui, il est de bon ton, de parler de données probantes. Un examen attentif nous montre que hormis celles que l’on retrouve en cardiologie, il y a peu ou pas de données probantes en pédiatrie, en gériatrie, en infectiologie et encore moins en psychiatrie ou de très nombreuses études ne sont pas indépendantes notamment pour les antidépresseurs. Comment trouver des preuves scientifiques pour un vieillard bourré de dix ou douze médicaments ? A-t-on vu des études sur la consommation simultanée de plusieurs médicaments ?

La médecine comme la pharmacie d’ailleurs, ne sont pas des sciences exactes. On procède encore par empirisme comme à l’époque d’Hippocrate et ce n'est pas nécessairement mauvais. L'effet placebo reste un effet «pharmacologique» et cet effet se manifeste autant avec les médicaments modernes qu’avec les plantes médicinales. Il n’est pas nécessaire de prendre une pilule non plus pour avoir un effet physiologique. Il n’y a qu’à aller au cinéma pour constater que la vision de certains films peut déclencher une accélération du rythme cardiaque.

Pour ce qui est des plantes, si vous consultez la Commission E allemande, une référence importante en phytothérapie, leur «pharmacopée» a été faite sérieusement et mérite d’être considérée. Et je vous signale que lorsqu’on parle d’usage traditionnel, c'est la prise de plantes en tisane (décoction, infusion et macération) qui est à recommander et pas les gélules que l’on retrouve en pharmacie. Par exemple, on  trouve la salicine (15% de salicine qui serait l’équivalent de 2000 mg de salicine) dont vous parlez dans votre article, dans des comprimés avec du gingembre. Est-ce que la quantité de salicine est suffisante pour faire baisser la fièvre et procurer un effet analgésique notable ? Non, si on se fie à l’article du père de la rhumatologie Thomas J. Maclagan qui a popularisé la salicine (MacLagan TJ. The treatment of acute rheumatism by salicin. Lancet, 1876; 1: 342-383). La salicine se transforme en acide salicylique dans l’organisme comme l’aspirine. Le reste est une question de dosage, la salicine étant moins efficace dose pour dose que l'aspirine comme vous le mentionnez.

Si les compagnies pharmaceutiques pouvaient breveter les plantes médicinales, elles leur trouveraient une certaine efficacité. Alors, si un malade y trouve son compte avec une plante médicinale, pourquoi ne pas lui proposer, notamment pour l’arthrose pour laquelle il n’y a pas vraiment de remèdes. Je crois que l'on peut souvent soigner des inconforts mineurs sans avoir à recourir à la médecine moderne. Et pour recommander des plantes médicinales, il faut les connaître. Et nos jeunes médecins, au contraire des médecins européens, n’y sont pas exposés. Il faut toujours se rappeler qu’à l’exception des antibiotiques, les médicaments modernes peuvent soulager ou prévenir, mais ne guérissent rien.

Bon courage;  je continue à vous lire.

Gilles Barbeau
Professeur émérite
Faculté de pharmacie
Université Laval»

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