Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
Les virus sont des «bibittes» extrêmement spécialisées. Ils ont à leur surface des protéines qui sont faites pour s’accrocher à certains récepteurs bien spécifiques qui se trouvent sur la membrane des cellules.
Les virus sont des «bibittes» extrêmement spécialisées. Ils ont à leur surface des protéines qui sont faites pour s’accrocher à certains récepteurs bien spécifiques qui se trouvent sur la membrane des cellules.

Une «pandémie» de coronavirus chez… les écureuils?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «En marchant dehors cet automne, je suis tombé face à face avec un écureuil gris. Je croyais l’avoir surpris et je m’attendais à ce qu’il détale mais il a fait le contraire : il s’est mis à marcher vers moi tranquillement. Il m’a semblé maigre et un peu titubant. Par la suite, j’ai cherché de l’information sur le comportement des écureuils malades, ce qui m’a mené vers un article publié en 2018 sur un coronavirus mortel ayant affecté des écureuils gris à Montréal. Y-a-t-il une maladie qui circule chez les écureuils gris du Québec? Et est-ce que ce coronavirus peut évoluer vers quelque chose comme la COVID-19 ou, à l’inverse, est-ce que le COVID-19 peut finir par affecter les écureuils gris?», demande Jean-Sébastien Marcil, de Lévis.

Les virus sont des «bibittes» extrêmement spécialisées. Ils ont à leur surface des protéines qui sont faites pour s’accrocher à certains récepteurs bien spécifiques qui se trouvent sur la membrane des cellules. Si (et seulement si) la cellule possède le bon type de récepteur, alors le virus peut entrer dedans et s’y multiplier. En ce sens, ces protéines de surface agissent comme des «clefs» : de la même manière qu’une clef spécifique ne peut ouvrir qu’une seule serrure particulière, ces protéines ne peuvent «débarrer» qu’un seul type de récepteur.

Or ces récepteurs varient d’une espèce à l’autre, si bien que la plupart des virus ne peuvent infecter qu’une ou quelques espèces seulement. Par exemple, les récepteurs auxquels l’influenza s’accrochent sont relativement semblables chez l’humain, le porc et plusieurs espèces de canard, si bien que certaines souches (pas toutes, quand même) de grippe sont capables de «faire le saut» de l’un à l’autre sans avoir à muter beaucoup. Mais dans le cas des rongeurs comme l’écureuil, cela ne semble pas être le cas : on trouve sur le site de la santé publique américaine une liste des microbes que les rongeurs peuvent nous transmettre, et elle ne comprend aucun virus respiratoire. Donc à moins de subir une longue et improbable série de mutations, le coronavirus découvert sur un écureuil gris de Montréal en 2018 ne finira jamais par infecter l’humain. Et inversement, la COVID-19 ne «migrera» sans doute jamais vers l’écureuil.

Cela dit, les coronavirus sont une très vaste famille de virus capable d’infecter une grande variété d’espèces. Alors il n’est pas très étonnant, au fond, d’en trouver chez l’écureuil.

Cependant, si le chercheur en médecine vétérinaire de l’Université de Montréal Stéphane Lair avait à parier sur ce qui a pu arriver à l’écureuil gris dont on parle ici, ce n’est pas là-dessus qu’il mettrait son argent. C’est M. Lair qui a découvert le coronavirus sur un écureuil de Montréal et qui a écrit l’article de 2018 auquel M. Marcil fait référence.

«C’est un écureuil qui avait manifestement une pneumonie, et le seul virus qu’on ait trouvé en l’examinant était un coronavirus [jusque là inconnu], dit-il. Donc on a déduit que ça pouvait être la cause, mais on n’a pas regardé si le virus était associé aux lésions pulmonaires en particulier et on n’a pas fait d’essais d’infection [ndlr : pour voir si d’autres écureuils tombent malades lorsqu’on les expose au même virus], alors on n’est pas entièrement certain que c’est bien ce virus-là qui provoqué la pneumonie. Des fois, les animaux sont porteurs de virus sans être malades. [...] Et on n’a plus revu de cas d’écureuil malade à cause de ce coronavirus-là par la suite.»

Cela semble donc assez rare, même si cet écureuil avait au départ été autopsié à la suite d’un épisode de mortalité massive à Montréal.

«On ne pourra pas faire de tests pour être sûr, dit M. Lair, mais quand tu as un écureuil qui a l’air absent, qui a perdu sa peur de l’homme, la cause la plus fréquente est ce qu’on appelle la migration larvaire. Les ratons laveurs ont un parasite, Baylisascaris procyonis, qui est un nématode [ndlr : un ver microscopique] qui vit dans leurs intestins. Chez le raton, cela ne cause aucun problème mais d’autres espèces peuvent s’infecter en avalant des œufs. Et chez ces espèces-là, le ver peut aller jusque dans le cerveau, d’où les changements de comportement. Ce sont souvent des petits rongeurs qui sont affectés et ça, c’est une adaptation de ce ver : ça rend ces petits rongeurs-là plus faciles à attraper et, quand c’est un raton-laveur qui le fait, le ver peut recommencer son cycle de vie.»

Il est également possible que cet écureuil ait eu la rage. «Chaque fois qu’on a un changement de comportement comme ça chez un mammifère, il faut considérer la rage comme une possibilité», dit M. Lair. Mais dans ce cas-ci, ce n’est pas particulièrement probable, précise-t-il. Il y a un seul type de rage, la «rage de la chauve-souris», présent dans la région de Québec. Il n’est pas impossible qu’une chauve-souris morde un écureuil et l’infecte, mais les morsures de chauves-souris surviennent généralement quand l’animal git au sol, incapable de s’envoler. Et l’écureuil a peu de chance d’être attiré par une chauve-souris agonisante — ce sont plutôt des charognards comme le raton laveur ou la moufette qui risquent de se faire mordre ainsi.

Enfin, dernière possibilité, l’écureuil mal en point aperçu par M. Marcil a pu avoir le virus du Nil occidental (VNO). «C’est rare chez l’écureuil parce que c’est un virus qu’on voit surtout chez les oiseaux, mais ça peut aussi affecter les mammifères, en particulier l’humain, le cheval et l’écureuil, indique M. Lair. On a eu deux cas d’écureuils qui avaient le VNO l’été dernier au Centre québécois sur la santé des animaux sauvages.»

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