Un vaccin contre la COVID-19 en moins d’un an ? Pas lieu de s’inquiéter

Mars Toshner
Directeur de la recherche en application des découvertes biomedicales, Université de Cambridge
LA SCIENCE DANS SES MOTS / Je connais très bien l’univers des essais cliniques et j’entends sans cesse que fabriquer un vaccin prend de sept à dix ans et qu’il est dangereux d’accélérer le processus. Le commentaire qui revient souvent est que les essais sont «précipités», ce qui peut créer des inquiétudes parmi la population quant à la sécurité du vaccin.

En tant que médecin spécialiste des essais cliniques, je vais vous révéler ce que je fais pendant la majeure partie des dix années accordées généralement à l’élaboration d’un vaccin, c’est-à-dire bien peu de choses.

Ce n’est pas de la paresse. Pendant tout ce temps, je propose des subventions, qui sont rejetées. Je les propose à nouveau, j’attends la réponse, je les propose ailleurs, tout cela dans un processus sans fin. Lorsque j’ai la chance d’obtenir du financement pour des essais, je passe les mois qui suivent à me présenter devant des comités d’éthique. J’attends l’approbation des autorités réglementaires, je gère les changements de personnel au sein de la société pharmaceutique et le « changement d’orientation » de mes essais. Finalement, quand la chance tourne en ma faveur, je m’affaire à mettre en place les essais, à trouver les sites où ils lieu et je panique parce que le recrutement est mauvais. Je cherche alors d’autres sites…

En général, mes problèmes viennent surtout de la réglementation et, enfin, si j’ai vraiment de la chance, mes essais aboutiront sur une thérapie viable — ou pas. À ce stade, le vaccin peut être retardé en raison de questions de rentabilité ou d’autres obstacles. Et ce sans parler des années qu’il faut normalement pour réaliser les études « précliniques », celles qui précèdent les essais sur l’humain.

Prendre dix ans est mauvais signe

La prochaine fois que vous rencontrez quelqu’un qui exprime son inquiétude face à la rapidité étonnante des essais actuels, faites-lui remarquer que prendre dix ans est plutôt mauvais signe. Ces dix années ne servent pas à s’assurer que le vaccin est sans danger, ce sont des années passées à lutter contre l’indifférence, les impératifs commerciaux et la bureaucratie.

Ces obstacles dans le processus sont « faciles » à surmonter. Il suffit de disposer de fonds illimités, de quelques personnes intelligentes et très motivées, de toute l’infrastructure mondiale pour des essais, d’une banque presque illimitée de volontaires altruistes et de quelques régulateurs sensés.

Sous la pression et devant l’urgence de la pandémie, alors que les pays comptent leurs morts quotidiennement, il s’avère que nous pouvons faire des exploits. La découverte d’un vaccin contre la COVID-19 n’est ni plus ni moins qu’un vrai miracle. C’est une révolution dans la façon dont nous menons des essais et ce n’est pas si surprenant étant donné notre capacité à innover quand nous en avons vraiment besoin — la nécessité étant la mère de l’invention.

Et la sécurité n’a pas été compromise. Tous les essais passent par les mêmes « phases » ou processus requis pour tout médicament ou vaccin. Des centaines de milliers de personnes se sont portées volontaires et ont reçu un vaccin expérimental. La planète entière suit le processus de si près que lorsqu’une seule personne tombe malade, comme ce fut le cas lors des essais de l’Université d’Oxford et d’Astrazeneca, tous les médias en ont parlé.

À ce jour, aucun décès associé aux vaccins contre la COVID-19 n’est survenu et seule une poignée d’événements potentiellement graves ont été relevés. Imaginez-vous en train d’observer les habitants d’une petite ville pendant six mois et que vous deviez signaler chaque crise cardiaque, chaque accident vasculaire cérébral, chaque trouble neurologique ou tout ce qui pourrait être jugé grave. Il est étonnant dans le contexte de ne pas avoir relevé plus d’incidents. C’est un triomphe de la science médicale.

Sans compter l’heureux hasard qui fait que tout cela se produit à un moment où le séquençage génétique d’une personne ou d’un virus est devenu une affaire de routine dont plus personne ne se soucie. Cela a donné une impulsion à la science préclinique, qui devait servir de pierre angulaire à plusieurs nouvelles technologies pour être exploitée.

À l’heure actuelle, trois vaccins ont déjà démontré une efficacité allant au-delà de nos espérances. Le taux d’efficacité minimum avait été fixé par les autorités réglementaires à environ 50 %. Moderna et Pfizer ont tous deux fait état d’une efficacité de 95 % et l’Université d’Oxford de 90 % pour un schéma posologique particulier. Les données sur la sécurité doivent encore être publiées, mais le bilan des vaccins est excellent, et je suis optimiste.

Loin de moi l’idée de minimiser les défis qu’il reste à relever et les questions auxquelles on doit encore répondre. Cela ne veut pas dire non plus que les vaccins ne sont pas encore sûrs. Il s’agit toutefois de souligner le triomphe de bons processus et de scientifiques remarquables. Je suis persuadé que lorsque les autorités réglementaires examineront les données relatives à la sécurité et à l’efficacité, qui seront aussi suivies de près par tous les scientifiques dans le monde, les vaccins ne seront utilisés que si leurs avantages l’emportent de toute évidence sur les risques — et vous devriez à ce moment en être également convaincu.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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