L'athlète sud-africaine Mokgadi Caster Semenya.

Trop «homme» pour être une femme ?

BLOGUE / À partir de quel taux de testostérone une femme n'est plus vraiment une femme ? Ou en tout cas, pas assez un femme pour courir dans les épreuves féminines de course ? Doit-on, peut-on vraiment imposer une limite de toute manière ? C'est tout un débat qui fait rage présentement dans les milieux médico-sportif.

Il a été relancé la semaine dernière par cet éditorial de Cara Tannenbaum, chercheuse en médecine de l'Université de Montréal, paru dans le British Medical Journal. Mme Tannenbaum s'y range du côté de la coureuse sud-africaine Mokgadi Caster Semenya, qui conteste une décision de l'Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) d'imposer une limite de 5 nanomoles de testostérone par litre de sang (nmol/l, où 1 nmol/l = 0,3 microgramme/litre) aux athlètes féminines qui veulent compétitionner dans les épreuves de 400 à 1600 mètres.

Il s'agit d'une décision prise par une cour d'arbitrage en 2015 et qui doit entrer en vigueur cette semaine. Les athlètes qui dépassent cette limite doivent subir des traitements hormonaux afin de faire descendre leur testostérone sous la barre des 5nmol/l pendant au moins 6 mois et continuer de le faire tant qu'elles veulent compétitionner. Le raisonnement derrière cette décision est que la testostérone est l'«hormone mâle» : les hommes en produisent beaucoup plus que les femmes (10 à 40 nmol/l contre 0,3 à 2 nmol/l) et elle masculinise les enfants pendant leur développement. Elle a un effet dit «anabolisant», donc elle aide au développement musculaire en même temps qu'elle est associée à des taux de gras plus faibles, si bien que l'IAAF considère maintenant qu'elle confère un avantage indû (passé 5 nmol/l) dans certaines épreuves féminines.

Le hic, plaide Mme Tannenbaum, c'est qu'il existe des variations entre les individus qui peuvent aller jusqu'à faire se chevaucher les courbes masculine et féminine : les femmes qui produisent le plus de testostérone en ont naturellement plus que les hommes qui sont «au bas de la courbe». Et c'est encore plus vrai chez les athlètes d'élite, où les hommes ont une moyenne de 12,8 nmol/l (donc dans le bas de la variation naturelle) et les femmes, 4,1 nmol/l (nettement plus que la moyenne féminine). Ces deux chiffres, soulignons-le, sont des moyennes et viennent avec d'assez grandes variations.

En outre, ajoute la chercheuse, il n'est pas bien démontré que la testostérone améliore tant que ça les performances des femmes en athlétisme. Il y a bien eu cette étude qui a trouvé que comparé aux 33 % athlètes féminines ayant le moins de testostérone, les 33 % qui en avaient le plus ont obtenu des résultats un peu meilleurs aux championnats du monde de 2011 et 2013, mais les différences étaient relativement minces (entre 2 et 5 %), les auteurs ont par la suite admis des erreurs et leurs observations n'ont pas, depuis, été reproduites dans d'autres études.

Tous ces arguments sont valides. Certes, la testostérone augmente la masse musculaire et la puissance, mais la performance athlétique est ultimement déterminée par plusieurs autres facteurs entre lesquels il faut trouver un équilibre — technique, flexibilité, endurance, etc. Tout cela est vrai.

L'éditorial de Mme Tannenbaum n'a toutefois pas convaincu tout le monde dans la communauté scientifique, comme le montre cette tournée de réactions de scientifiques. Bon, le premier expert cité est directement rattaché à l'IAAF et n'est donc pas particulièrement neutre dans ce débat, mais il n'en est pas moins un expert lui aussi et il soulève quelques points éclairants. C'est plutôt le troisième, Chris Cooper, qui m'apparaît le plus intéressant, parce qu'il pointe plusieurs zones d'ombre, tant dans la position de Mme Tannenbaum que dans celle de l'IAAF.

Par exemple, le fait qu'il y ait d'assez grands chevauchements dans les taux de testostérone des athlètes masculins et féminins de pointe n'est pas un argument aussi fort qu'il n'y paraît pour la prof de l'UdeM. En effet, la testostérone peut très bien être avantageuse mais seulement jusqu'à un certain seuil, avec pour conséquence que les femmes qui en produisent beaucoup plus que la moyenne ont un avantage en course, mais que les hommes qui en font beaucoup ne le sont pas. Le cas des équipes est-allemande de natation dans les années 70 et 80 l'illustre d'ailleurs assez bien : leurs nageuSEs (dopées à la testostérone et à d'autres stéroïdes anabolisants, souvent à leur insu) dominaient les compétitions internationales, et avaient la réputation (en bonne partie méritée) d'être des femmes très masculines. Mais les nageuRs masculins d'Allemagne de l'Est, eux, ne cassaient pas grand-chose : aux Olympiques de Montréal, par exemple, ils ont gagné une seule médaille (le bronze au 100m dos), pendant que leurs consœurs en raflaient 17, dont 10 d'or.

Il semble assez clair que la testostérone (ou la masse musculaire de manière générale) est plus avantageuse pour les athlètes féminines que pour leurs vis-à-vis masculins. Si bien, dit M. Cooper, que l'on peut penser que si les coureuses d'élite (400-1600m) se sont rendues aussi loin, c'est en partie (j'insiste : en partie) parce que nombre d'entre elles avaient au départ des taux de testostérone nettement plus élevés que la moyenne féminine. Et à l'inverse, si les hommes qui compétitionnent à ce niveau ont des concentrations moyennes de «testo» assez basses, c'est peut-être (toujours en partie) parce que certains se dopent et que la consommation de stéroïdes est connue pour faire baisser la production de testostérone chez les hommes.

Mais il est vrai, poursuit M. Cooper, que les données sur le lien entre les performances de très haut niveau et les taux d'hormones ne sont pas particulièrement bonnes. Par exemple, le simple fait que l'on ne mesure les hormones qu'à l'âge adulte, quand les athlètes sont à leur sommet, est un grand «trou» dans les données car elles ont une énorme influence sur le développement corporel pendant l'adolescence. Les données que nous avons maintenant sont selon toute vraisemblance les meilleures que l'on aura jamais parce qu'il existe des barrière d'éthiques et de vie privé que la recherche doit respecter, mais de toute manière, dit M. Cooper, la décision de l'IAAF sur la testostérone relève surtout de l'éthique, et non de la science.

À cet égard, d'ailleurs, j'ajouterai un dernier point, ne serait-ce que pour partir la discussion. Au-delà des variations individuelles considérées comme «naturelles», il existe quelques affections médicales rares qui peuvent stimuler grandement la production de testostérone chez la femme, jusqu'à amener les concentrations sanguines assez loin en «territoire masculin», si je puis dire. En tout cas bien au-dessus des 5 nmol/l de l'IAAF. Ces problèmes médicaux ne sont pas forcément «tout bénéfice» pour les athlètes féminines — par exemple, l'hyperplasie congénitale des surrénale, si elle vient avec un surplus de testostérone, s'accompagne aussi d'un risque de petite taille, ce qui n'est pas très pratique sur une piste de course... —, mais cela peut leur conférer un avantage.

La question que je me pose, personnellement, c'est : et alors ? Dans le mesure où l'on parle de testostérone endogène ou «naturelle», et non de dopage ou d'athlètes transgenres (qui sont une question différente, il me semble, que je n'aborderai pas ici), en quoi est-ce que cela constituerait un avantage déloyal ? Certaines athlètes naissent avec un super cardio, d'autres avec plus de fibres musculaires qui donnent de l'«explosion», comme on dit, d'autres naissent plus grandes, d'autres sont naturellement flexibles, etc. Alors si certaines viennent au monde avec un profil hormonal particulier, pourquoi est-ce que cet avantage-là serait injuste ? Si une jeune femme faisant de l'hyperplasie congénitale des surrénales est éliminée en 16e de finales parce qu'elle court sur de petites jambes, tout le monde dira qu'elle a simplement été battue par de meilleures qu'elle. Alors si une autre femme ayant la même condition médicale mais qui aurait le «bonheur génétique» de ne pas être trop petite gagne des compétitions, pourquoi conclure autre chose que : «elle a battu de moins bonnes qu'elle» ?

J'ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne vois pas pourquoi. Sauf, bien sûr, si l'on impose une définition de la féminité, sauf si l'on dit «une femme, c'est ceci (moins de 5 nmol/l) et cela ne peut pas être cela (plus de 5 nmol/l)», et que l'on tient à ce point à cette définition que l'on accepte d'exclure... des femmes. Mais ici, comme le dit M. Cooper, on n'est clairement pas dans la science, mais plutôt dans l'éthique et les normes sociales. Ce qui est un terrain beaucoup plus glissant — mais encore une fois, pas une raison d'empêcher des femmes de courir contre d'autres femmes.

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