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«Têtes dures» ou tissu économique: qu'est-ce qui s'est passé en Beauce?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Le «cas beauceron» a fait beaucoup jasé dans les médias récemment. On en a dit, grosso modo, que la troisième vague était là-bas d'une ampleur exceptionnelle et qu'elle commençait à ressembler à un cataclysme. Et comme on avait peu parlé de la Beauce précédemment, je me suis demandé : pourquoi maintenant ? Pourquoi la COVID aurait-elle épargné la Beauce pendant des mois avant de soudainement exploser?

En réalité, le cas beauceron aurait pu (dû ?) attirer l'attention bien avant avril cela parce que la troisième vague n'y est pas aussi exceptionnelle que ce qu'on a décrit. Comme le montre le graphique ci-dessous, tiré de données fournies par la Direction régionale de santé publique de Chaudière-Appalaches, il y a eu en moyenne 72 nouveaux cas quotidiens par 100 000 habitants dans cette région pendant la semaine du 17 avril, ce qui n'est pas tellement plus élevé qu'au pire de la deuxième vague (66 cas par 100 000 pendant la semaine du 9 janvier). Peut-être que le profil (l'âge moyen, par exemple) des cas confirmés a changé et que la pression sur les hôpitaux est effectivement pire maintenant qu'avant, mais dans l'ensemble, la vague actuelle ne semble pas avoir grand-chose de très spécifique. Du point de vue du nombre de cas quotidien, du moins, l'histoire ne fait que se répéter.

Le fait que la région ait traversé la première vague (printemps 2020) pratiquement sans dégât n'est pas très étonnant puisque c'était alors beaucoup les voyages internationaux qui amenaient le coronavirus dans les communautés. La Beauce étant plus ou moins à l'écart de ces circuits (comparé à des métropoles, s'entend), la pandémie ne l'a pratiquement pas touchée à ce moment-là.

Mais par la suite, une fois que la COVID a pris pied, les Beaucerons y ont goûté, comme on dit. À environ 70 nouveaux cas par jour et par 100 000 habitants, la région a atteint des niveaux comparables à ce que certains des pays les plus durement touchés (France, Espagne, UK, etc.) ont connu pendant leurs pires moments — soit autour de 80-90 par 100 000. Et au risque de me répéter : ce qui se produit là-bas ce printemps était déjà arrivé l'hiver dernier.

Alors comment l'expliquer ? Est-ce que les Beaucerons ont «la tête dure» et sont «difficiles à convaincre», comme l'a suggéré le ministre Christian Dubé ? Peut-être qu'il y a un peu de ça. J'ai eu vent de quelques anecdotes voulant que les mesures sanitaires étaient peu respectées en Beauce. Alors peut-être, peut-être...

Mais pour en avoir discuté tout récemment avec la directrice de la Santé publique de Chaudière-Appalaches, Dre Liliana Romero, j'ai l'impression que davantage au tissu socio-économique particulier de l'endroit qu'à une sorte de caractère culturel régional. «Il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer ça, dit-elle. On a fait beaucoup d'efforts pour travailler avec les milieux économiques, communautaires et scolaires, mais on a une population moins scolarisée. Chez les 25-64 ans, il y en a environ 20 % qui n'ont pas de diplôme d'études secondaires [ndlr : c'est 11 % pour l'ensemble du Québec]. L'indice de défavorisation socio-économique est élevé parce que oui, il y a quelques bons emplois, mais beaucoup d'emplois sont dans des manufactures, des ateliers, des commerces. (...) Donc il n'est pas possible pour eux de télétravailler, on ne peut pas arrêter la production.»

La Beauce a également une population plus jeune que la moyenne québécoise, dit Dre Romero, et les gens plus jeunes ont justement plus de contacts sociaux que les plus vieux. Notons que ce mélange de population jeune, défavorisée et qui ne peut tout simplement pas télé-travailler (ou ne pas travailler du tout) est semblable à celui qui a empiré l'épidémie dans certains quartiers de Montréal. au printemps 2020 et à l'automne dernier.

Certes, la densité de population n'est pas du tout la même que dans Montréal-Nord ou d'autres métropoles où la COVID s'est répandue comme une traînée de poudre, mais on oublie parfois que la ruralité peut jouer dans les deux sens, indique Dre Romero. «On parle d'une région d'environ 100 000 habitants, surtout rurale et semi-urbaine, dit-elle. Tout le monde vit dans des villages et des petites villes, si bien que pour avoir accès à des services, il faut souvent se déplacer. Ça fait donc beaucoup de mouvements entre territoires voisin, ce qui a pu accélérer la propagation».

Ces explications-là me semblent plus satisfaisantes que cette idée d'un «peuple fier» et plus ou moins «tête dure». Quand on voit la forte adhésion des Québécois aux mesures sanitaires, on se dit que même si les Beaucerons y étaient plus réfractaires en moyenne (ce qui reste entièrement possible, remarquez bien), cela ne concernerait qu'une minorité relativement petite de la population. Dans l'ensemble, ce ne serait sans doute pas suffisant pour comprendre des écarts aussi béants que ceux que l'on observe ici : la Beauce, m'a dit Dre Romero, a depuis des mois à peu près deux fois plus nouveaux cas que Chaudière-Appalaches — et celle-ci est parmi les endroits les plus touchés.

Non, je crois que pour expliquer cela, il faut des facteurs plus systémiques, qui touchent plus de gens, comme ceux que proposent Dre Romero.

Et vous, laquelle de ces deux thèse vous convainc le plus?

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