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Serait-il temps de «lâcher» l’eau de Javel?
Serait-il temps de «lâcher» l’eau de Javel?

Serait-il temps de «lâcher» l’eau de Javel?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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Déposer le repas pour emporter sur le comptoir. Ouvrir les boîtes, puis se laver tout de suite les mains. À l’aide d’ustensiles, transférer la nourriture dans des assiettes. Jeter les boîtes, puis laver et désinfecter le comptoir. Se relaver les mains. Puis, finalement, manger…

Selon le site de Santé Québec, ce sont là les «étapes recommandées» que chacun devrait suivre avant de manger un plat pour emporter ou livré, afin de réduire les risques d’attraper la COVID-19. Une procédure particulièrement lourde quand on songe au fait qu’il n’existe pour l’instant aucune preuve que le virus peut se transmettre par la nourriture.

Le ministère reconnaît pourtant que les surfaces contaminées ne sont pas le mode de transmission principal de ce coronavirus. Mais il continue de recommander la désinfection fréquente des mains et des surfaces, voire de l’obliger dans certaines circonstances — en entrant dans un centre d’achat, puis dans chaque boutique, où l’on doit souvent prendre un panier que le commerçant aura préalablement désinfecté, etc.

Et les autorités québécoises ne sont pas les seules à faire ce «grand écart», pour ainsi dire. Bien d’autres autorités de santé publique à travers le monde, incluant l’Organisation mondiale de la santé et la santé publique américaine (CDC), admettent d’un côté que la COVID-19 se transmet très principalement par la voie des airs à la suite de contacts rapprochés, et que les surfaces ne sont pas une source commune de contagion. Mais de l’autre, elles continuent malgré tout de conseiller la désinfection fréquente des surfaces et des mains.

Ce qui commence d’ailleurs à déranger, dans les milieux scientifiques. Tout récemment, la revue savante Nature se demandait «si la COVID-19 se transmet rarement par les surfaces, pourquoi est-ce qu’on est encore en train de tout récurer» et dénonçait en éditorial «l’attention trop grande accordée aux surfaces».

Peu de travaux scientifiques

Chercheur en virologie à l’UQAM, Benoît Barbeau abonde dans le même sens : «Je crois qu’en ce moment, il y a de l’overkill. Si on parle de se laver ou se désinfecter les mains, je n’ai pas de problème avec ça, c’est une mesure qui peut rester. Mais quand on parle de décontaminer les paniers d’épicerie, toutes les surfaces que les gens touchent fréquemment, appliquer du Purell à l’entrée du centre d’achat puis en entrant dans toutes les boutiques, je pense que ça crée plus de problèmes cutanés que d’autre chose.»

«Je serais prudent avant de dire qu’on peut laisser tomber toutes ces mesures-là, dit quant à lui Jean Barbeau, directeur du Laboratoire de contrôle des infections de l’Université de Montréal, qui conserverait lui aussi le lavage des mains. […] Mais il y a peut-être moyen d’y aller de façon moins frénétique.»

Il existe malheureusement peu de travaux scientifiques sur la transmission de ce coronavirus par les surfaces — ce qui est difficile à étudier par ailleurs, en particulier sur des humains dans des situations réelles. Une étude sur des hamsters a conclu au printemps dernier que c’était possible, mais «peu efficace». Un duo de chercheurs européens a publié en janvier dernier une «modélisation» suggérant que, dans le pire des cas (soit celui d’une communauté très durement touchée ou 5 % de la population serait porteuse en même temps), le risque d’attraper la COVID-19 par des surfaces serait d’environ 1 sur 10 000 sur une période de 7 jours. Dans les cas plus réalistes où moins de 1 % des gens sont porteurs, le risque serait plutôt de… 1 sur 1 000 000.

Un risque très, très faible

Cela est cohérent avec d’autres travaux en milieux hospitaliers et des avis d’experts publiés dans des revues médicales. Bref, le petit peu qu’on a suggère fortement que le risque d’attraper la COVID-19 en touchant des objets contaminés est très, très faible. Alors pourquoi les autorités sanitaires persistent-elles à obliger tout le monde à tout aseptiser?

«C’est sûr que la transmission par les objets et les surfaces, ce n’est pas le principal, c’est vraiment plus les contacts rapprochés, dit Caroline Huot, spécialiste en santé environnementale et en toxicologie de l’Institut national de la santé publique. Mais beaucoup d’organisations sanitaires continuent de dire que c’est possible d’attraper la COVID-19 par les surfaces. Et la difficulté, c’est qu’à partir des études disponibles, c’est impossible de prouver ou d’exclure cette possibilité-là. On ne peut pas dire que ça n’existe pas.»

Dans le doute, donc, on prend l’option la plus prudente — quitte à verser dans l’excès. Peut-être aussi y a-t-il une certaine lenteur décisionnelle, ajoute Benoît Barbeau, «surtout que l’OMS se traîne les pieds pour changer ses directives et aussi pour reconnaître le fait que les aérosols et les microgouttelettes sont importants pour la contagion. C’est pour ça que, je crois, il y a une lenteur, d’autant plus qu’en ce moment, on se prépare à rouvrir les boutiques, alors ils vont sans doute attendre de voir ce qui se passe avant d’alléger d’autres mesures».

Mais tout de même, fait remarquer Mme Huot, que «je pense que les recommandations se sont adaptées au fil du temps. Au printemps dernier, ce qui était recommandé, c’était de tout nettoyer tout le temps, ou presque. C’était du deux à trois fois par jour, mais ce n’est plus ça maintenant. On est rendu à : nettoyer les surfaces fréquemment touchées une fois par jour». Comme les deux professeurs Barbeau, Mme Huot est en faveur de garder le lavage des mains.

Cependant, l’obligation de tout désinfecter ne semble pas près d’être levée, si l’on se fie au MSSS. Dans un échange de courriels avec Le Soleil, sa porte-parole Marjorie Larouche a rappelé que «la transmission par les fomites n’est pas le mode de transmission le plus fréquent, mais demeure possible» et que les consignes ont été ajustées depuis le printemps. «Il demeure important de se rappeler que la désinfection fait partie d’un ensemble de mesures de prévention appliquées pour contrer la pandémie», dit-elle.