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L'agronome du MAPAQ Louis Robert
L'agronome du MAPAQ Louis Robert

Réponse de l'agronome Louis Robert

Louis Robert
Agronome, lanceur d'alertes
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LA SCIENCE DANS SES MOTS / (À la suite de la critique du livre «Pour le bien de la terre» par Jean-François Cliche, parue le 5 mai [https://bit.ly/3w93mnE], l'auteur de l'ouvrage, l'agronome Louis Robert, nous a envoyé la réplique suivante.)

Insecticides

Les premiers travaux de Geneviève Labrie et ses collaborateurs portant sur les insecticides de semences s’étaient déroulés de 2012 à 2016 sur 83 sites, et finalement publiés qu’en 2020. Ils ne démontraient pas seulement que les néonicotinoïdes étaient inutiles dans 95 % des cas, mais que tous les insecticides (néonicotinoïdes, diamides, etc) appliqués sur les semences étaient inutiles dans 100 % des cas, puisqu’aucun dommage significatif (assez présent pour causer une perte de rendement) n’avait été mesuré dans les 83 sites-années. Le réseau a par la suite (2017-2019) été étendu à plus de 1000 sites-années, avec les mêmes conclusions (p.83 de mon livre). Comme d’autres, vous entretenez malheureusement et involontairement la confusion autour de cette recherche, pourtant très claire, et expliquée en détail dans mon livre (p.82). Ce qui a dans le passé eu de graves conséquences sur le transfert technologique (grille de référence et ligne directrice de l’OAQ) et le service-conseil.

Il voit des manigances de l’industrie partout

Sincèrement M. Cliche, je pense que vous êtes passé à côté de mon message. Tel que bien mentionné au début de mon livre (p.21), mes démêlés avec l’industrie ne représentent qu’une infime partie de ma carrière : j’ai à ce jour rédigé plus de 1000 communications (conférences, articles de vulgarisation, etc.) et n’ai eu de problème que pour une douzaine d’entre elles. Et même dans ces occasions, je ne blâme pas les représentants de l’industrie, et leurs manigances ne sont pas la cause de mes problèmes. Je le répète à plusieurs reprises dans le livre, les représentants sont de bonne foi et ne font que leur travail (et bien fait, à part ça !)(p.70, 84, 103). Ce sont ceux qui ont le mandat de défendre l’intérêt public qui ne font pas leur travail. À part cette complicité (OAQ, MAPAQ, CRAAQ, etc., avec le secteur des intrants), l’autre raison de nos insuccès réside dans les réductions d’effectifs agronomiques au MAPAQ. Ça aussi, c’est dans le livre, et je ne fais jamais aucun lien avec l’industrie.

«tout à fait possible… aient pu jouer quelques fois…»

Curieuse façon de formuler ce qui peut être démontré par les lettres et courriels que j’ai moi-même en ma possession. C’est bizarre que vous insinuiez un doute dans mes propos au sujet d’évènements bien détaillés dans le livre. Tellement détaillés que je craignais ennuyer le lecteur! (peut-être aurait-il fallu que je reproduise les lettres et courriels envoyés au bureau du sous-ministre?).
La seule occasion où mes supérieurs n’ont pas donné suite aux récriminations de l’industrie, qui est aussi la seule ainsi décrite dans le livre, est lorsque l’UPA (pas l’industrie) s’est plainte en 2017.

Sur la justification des récriminations de l’industrie

Je n’évoque pas ces évènements pour «démontrer que les récriminations de l'industrie à son endroit sont infondées et motivées uniquement par des intérêts corporatistes» mais pour démontrer le laxisme et la complicité d’instances mandatés pour la défense de l’intérêt public avec les intérêts corporatistes et commerciaux, et qui sont à la base de nos insuccès à réduire l’usage abusif de pesticides et d’engrais, en plus de constituer la véritable explication de mon congédiement.

De plus, il n’est absolument pas nécessaire que toutes les récriminations que reçoivent les autorités du Ministère de l’industrie se traduisent en plainte et réprimandes à mon niveau pour le démontrer. D’ailleurs, il est fort possible qu’un directeur ou sous-ministre adjoint m’ait défendu et qu’à certaines occasions je n’aie jamais entendu parler de la plainte. Je sais que ces dernières années certains se sont rendu compte que ce que je leur disais depuis plusieurs années était fondé : le MAPAQ devrait mieux réagir en regard de l’intérêt public et refuser ces représentations derrière des portes closes où l’on me faisait un procès rapide en mon absence (des évènements confirmés par mon directeur, ce ne sont pas des ouï-dire). Mais tout ça ne change rien au diagnostic fondamental décrit en début de livre.

Critique de S.-É. Parent et de l’ingérence de l’industrie

Je ne vois aucune contradiction : d’une part une crédibilité accordée de facto simplement sur la base du diplôme, oui, on pèche par préjugé souvent, notamment dans le cas de chercheurs avec peu d’expérience pour un enjeu sociétal complexe; d’autre part, des interférences d’intérêts commerciaux dans la diffusion de résultats rigoureux («la science», dans vos mots, ce qui n’est pas une référence à un individu en particulier).

Les premiers textes de Serge-Étienne Parent que j’ai lus et qui portaient sur la comparaison bio/conventionnel (The Conversation, Le Soleil en août 2020) ne comportaient que bien peu de références scientifiques, mais plusieurs affirmations trop subjectives. D’autres références ainsi qu’un argumentaire plus scientifique sont apparus lors de sa conférence prononcée au congrès de l’Ordre des Agronomes à l’automne 2020, et reprises sur le site du Pharmachien. Cependant, une lecture attentive de ces références appuie davantage la thèse d’un impact environnemental global moindre de l’agriculture bio, par unité de surface (ha), rejoignant ainsi mes propres références (document joint), sur lesquelles je base mon avis. La référence centrale de M. Parent est demeurée la même, à ce jour, à savoir la méta-analyse (la « revue de littérature ») des chercheurs de l’université du Minnesota (Clark, M., et Tilman, D. 2017. Comparative analysis of environmental impacts of agricultural production systems, agricultural input efficiency, and food choice. Environ. Res. Lett. 12 (2017) 064016).  Or, ces auteurs écrivent, dans la discussion de leurs résultats :

«Although organic systems have higher land use and eutrophication potential and tend to have higher acidification potential, this [les résultats rapportés ici] should not be taken as an indication that conventional systems are more sustainable than organic systems. Conventional practices require more energy use and are reliant on high nutrient, herbicide and pesticide inputs that can have negative impacts on human health and the environment. Developing production systems that integrate the benefits of conventional, organic, and other agricultural systems is necessary for creating a more sustainable agricultural future.»

Ces conclusions, en plus de contredire et d’avoir été omises par M. Parent (et le Pharmachien), rejoignent presque mot-à-mot mon avis (écrit initialement en 2019) concernant le modèle d’agriculture à préconiser pour les années à venir et qui se retrouve dans l’encadré aux pages 66-69 de mon livre.

Publi-conférence de Rivière-du-Loup sur les additifs mycorhiziens

Il est essentiel de pouvoir distinguer les mycorhizes des préparations commerciales d’inoculants à base de mycorhizes. Je vous invite à consulter ce texte de mon cru pour vous en convaincre (Mycorhizes : ce qu’on ne vous dit pas, 8 juin 2017, disponible sur le site du MAPAQ ainsi que sur Agri-Réseau). Je dirais simplement que les résultats obtenus en pots sur des cultures maraîchères poussant sur des sols stérilisés ne se comparent pas aux résultats obtenus en plein champ sur des grandes cultures croissant dans un sol «ordinaire», i.e. comportant in situ des populations indigènes de mycorhizes beaucoup mieux adaptées.

D’ailleurs la seule référence scientifique pour ce contexte que m’avait envoyée le directeur R & D de PremierTech (M. Serge Gagné), à ma demande, a été l’étude de Antunes et al (2009 : Plant Soil 317 : 257-266) de l’université de Guelph, où on a obtenu davantage de colonisation racinaire en utilisant du sol de champ ordinaire qu’avec l’inoculation avec le produit de PremierTech ! Le sol de champ, à moins qu’il ait été stérilisé (ce qui arrive parfois en culture fruitière ou maraîchère, mais jamais en grandes cultures) contient beaucoup plus de mycorhizes que le produit commercial pourrait lui en apporter, et des populations beaucoup mieux adaptées au milieu et efficaces à coloniser les racines.

Le chercheur en question, M. Mohamed Hijri, travaillait à l’époque sur un projet financé par le manufacturier du produit, PremierTech, de Rivière-du-Loup. Je ne me basais pas sur un seul essai, mais, et encore ici vous négligez de rapporter mes propos tels qu’ils apparaissent dans le livre (p.30), sur un réseau d’essais réalisés selon un protocole rigoureux de recherche sur plusieurs fermes (16) en Montérégie sur deux ans. Dans toute sa conférence, jamais M. Hijri n’a présenté de résultat en grandes cultures, alors qu’il s’adressait à un auditoire de > 100 producteurs et conseillers en grandes cultures.

En grandes cultures de plein champ (rare qu’on cultive du maïs en serres!), les inoculants mycorhiziens (et non pas les mycorhizes déjà présents dans le sol, surtout d’un sol en santé) ne permettent pas et ne pourraient pas permettre de contribuer à diminuer les quantités d’engrais utilisés. Cette affirmation est basée sur une démonstration scientifique. Pouvez-vous faire de même pour dire le contraire?

La problématique du phosphore

Une bonne partie de votre erreur au sujet de la problématique phosphore est due à la trop grande échelle de temps que vous utilisez. Une autre source d’erreur provient du fait que vous confondez les dimensions environnementale et agronomique de la problématique. Presque toute la diminution observée (et réelle) dans l’utilisation des engrais phosphatés entre le milieu des années 1980 et aujourd’hui est le résultat direct des nombreux et successifs lois et règlements mis en place par le Ministère de l’Environnement (MELCC) : Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables, Règlement sur la réduction de la pollution d’origine agricole (RRPOA) et Règlement sur les exploitations agricoles (RÉA). «Les surplus de phosphore ont atteint un sommet dans les années 1980. S’ils ont diminué depuis, en raison de règlementations provinciales en agriculture, aucun des [19] bassins versants étudiés [23] où le seuil de 2,1 tonnes par kilomètre carré avait été dépassé n’est redescendu sous la valeur critique. » (Plamondon-Émond, É. 2019. Québec Science). « Si bien que, pour recouvrer la santé, ces bassins versants particulièrement fragiles, à proximité de zones d’agriculture intensive dans le sud du Québec, auraient besoin d’une période sans nouvel apport de phosphore de 1000 à 1500 ans.» (Goyette et al. 2018. Nature Geoscience 11 : 921-925).

Maintenant, concernant la dimension agronomique de la problématique. Une enquête que j’ai moi-même menée, et que je mets à jour régulièrement (fichiers joints) démontre que les recommandations de phosphore pour le maïs ont toujours été, entre 1975 et 2019, bien supérieures au Québec comparativement à celles en vigueur en Ontario et dans les 10 états du Nord-Est des États-Unis. En moyenne de 40 % supérieures. Par exemple, pour un sol qu’on juge ici représentatif et moyennement riche en P (110 kg P/ha, 4,3 % de saturation en P, loam sableux), on recommanderait, pour cultiver du maïs, 60 kg P2O5/ha au Québec, 20 en Ontario, au Vermont, en Pennsylvanie; 14 au Minnesota, et 0 dans les sept autres états du Nord-est. Ça représente un excédent inutile d’au bas mot 12 000 des 37 000 tonnes d’engrais phosphatés consommés au Québec annuellement, et ce depuis de nombreuses décennies. Il n’y a qu’au Québec où les compagnies sont représentées sur le comité public d’élaboration des recommandations d’engrais, sur les douze juridictions ayant répondu à mon enquête téléphonique. Si on voulait être excessivement vertueux, on n’y verrait qu’une corrélation « spatiale » sans y voir de causalité : par hasard, l’endroit où les recommandations sont les plus élevées, et de loin, est aussi celui où les compagnies siègent au comité. Il existe toutefois une corrélation « temporelle » : en effet, à la réunion du 15 septembre 1995, les représentants des compagnies ont décidé de quitter le comité en guise de protestation au résultat du vote qui venait d’abaisser les recommandations de 20 à 50 % (selon qu’il s’agissait de N, P2O5, ou K2O, et céréales, soya ou maïs). Ces nouvelles recommandations, plus près des besoins réels des cultures selon les chercheurs et agronomes non-liés du comité, sont restées en vigueur jusqu’en 2001, soit jusqu’au retour forcé (à la demande de la Direction du MAPAQ !) des compagnies au comité.

Vous remarquerez, M. Cliche, que cette période 1995-2001 correspond à peu près à la période sur votre «figure 4» où on a enregistré la baisse la plus accélérée des ventes d’engrais P. Alors, devant une telle « corrélation croisée », même le plus vertueux et naïf observateur n’aurait d’autre choix que de confirmer l’existence du lien de cause à effet entre influence des intérêt commerciaux et recommandations d’engrais.

L’évolution de la consommation des engrais P ne supporte pas l’argument de l’influence des cies

Dans les années 1980 il n’y avait aucune limite à la consommation d’engrais, avec les conséquences que l’on connaît. De 1980 à 2003, les règlements – et les normes agronomiques, pour la période 1995 à 2001 uniquement - ont fait baisser cette consommation. Mais depuis 2003, peut-on sérieusement parler de «diminution marquée et généralisée»?  Regardez bien votre graphique… Compte-tenu de notre superficie agricole, de nos sols et des volumes d’engrais de ferme que nous devons (pas le choix) gérer, il ne fait aucun doute qu’une consommation annuelle de 35 000 à 40 000 tonnes d’engrais phosphatés est disproportionnée en regard des besoins réels des cultures.

«Tension entre la thèse défendue et le portrait d'ensemble»

Si vous voyez une contradiction (simple vs compliqué) entre d’une part les actions à poser à partir d’un diagnostic rigoureux (simple, mais pas facile) pour parvenir à une politique agricole et une agriculture plus durable, et d’autre part faire adopter de façon permanente par un producteur des rotations diverses en termes de cultures principales et de couverture, c’est que vous n’avez pas bien saisi le contenu du livre. J’en suis désolé, mais vous êtes un des rares. Je vais tenter un dernier essai : exiger de l’Ordre des agronomes qu’il applique son code de déontologie ne requiert qu’une décision de la ministre responsable.  Ne pas appliquer d’insecticides sur la semence en 2021 n’aurait coûté rien à personne, serait une pratique appuyée par la recherche publique, et aurait réduit de façon importante la consommation de pesticides parmi les plus toxiques pour la santé et nocifs pour l’environnement, d’un simple geste qui n’aurait causé aucun inconvénient. Amener les producteurs conventionnels à se passer de glyphosate par contre ne sera pas simple et exigera beaucoup plus de ressources humaines en transfert pour amener les résultats de la recherche existante (et à venir) au niveau du service-conseil et de l’application à la ferme.

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«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.