Quelques idées sur le bonheur des femmes (et des hommes)

BLOGUE / Si je vous disais que sur 134 pays étudiés, les hommes ont la vie plus difficile que les femmes dans pas moins de 91 cas, qu'est-ce que vous diriez ? Que je me suis emmêlé dans ma phrase et qu'on aurait dû lire «plus facile que les femmes», ou quelque chose comme ça, n'est-ce pas ?

Eh bien non, je ne me suis pas trompé : cette étude publiée il y a quelques jours dans PLoS – ONE arrive exactement à cette conclusion, que les hommes sont désavantagés dans près des deux tiers des pays. Cela a manifestement donné quelques cheveux blancs à mon estimé collègue de Rad-Can Jeff Yates et apaisé l'urticaire de ceux (et celles) à qui le féminisme donne des boutons. Alors j'ai voulu savoir de quoi il retournait.

On compare souvent les écarts hommes-femmes dans les différents monde grâce à un indice nommé Global Gender Gap Index (GGGI). Depuis sa conception en 2006, cet indice sert pour ainsi dire d'étalon-or pour mesurer la condition des femmes. Or il est loin d'être parfait, soulignent les deux auteurs de l'étude de PLoS - ONE (deux psychologues des universités de l'Essex et du Missouri, Gijsbert Stoet et David C. Geary), qui lui reprochent d'être centré sur le progrès des femmes plutôt que sur l'idée d'égalité.

Cet indice est fondé grosso modo sur une douzaine de ratios, comme les ratios hommes-femmes dans les études primaires, secondaires et supérieures, le ratio H:F dans la participation au marché du travail, dans les salaires, dans certains emplois bien placés (gestionnaires, juristes, métiers techniques et scientifiques, etc), dans l'espérance de vie en santé, dans les sièges détenus au parlement, etc. Voir ici pour le détail. Cependant, notent MM. Stoet et Geary, il n'y a rien là-dedans qui tienne compte par exemple du fait que les hommes se suicident davantage, sont surreprésentés dans les prisons, occupent des métiers souvent plus dangereux, etc.

Et il est vrai, il faut le dire, que le GGGI ne compte «que dans un sens», celui du progrès des femmes, et pas dans l'autre, ce qui peut mener à des aberrations. Par exemple, comme le note ce politologue danois sur son blogue, le Rwanda s'est hissé au 4e rang des pays les plus égalitaires dans le rapport 2017 du GGGI, devant le Danemark. Comment est-ce possible ? Simplement parce que la vie est apparemment très rude pour les hommes au Rwanda, qui n'ont là-bas une espérance de vie en santé que de 52,3 ans, contre 60,8 ans pour les femmes, alors que l'écart est beaucoup plus serré au Danemark (72,3 vs 70 ans). À cause de la manière de calculer l'indice final et du poids accordé à chaque variable, cette différence d'espérance de vie a propulsé le Rwanda dans le top-5 — et ce, même si cet écart de 52,3 vs 60,8 peut très bien indiquer non pas un statut égalitaire des femmes, mais plutôt que les hommes sont particulièrement désavantagés là-bas — et a pénalisé le Danemark, une société pourtant très égalitaire.

Afin de corriger ce genre de problèmes, Stoet et Geary ont décidé de mettre au point un autre indicateur, le BIGI (Basic Index of Gender Inequality) centré sur l'égalité des sexes plutôt que sur le progrès des femmes, et pour ce faire ils ont fait des choix qui sont... un peu... well, vous me direz ce que vous en pensez. Ils ont d'abord choisi la simplicité, ce qui est toujours défendable, en ne retenant que trois critères :

– L'espérance de vie en santé, afin de couvrir les taux de suicide et les risques différents énoncés plus haut. Comme je l'ai mentionné, c'est une variable qui fait déjà partie du GGGI, mais comme l'espérance de vie des femmes est plus longue que celle les hommes pour des raisons en bonne partie biologiques, le GGGI considère comme «neutre» une différence de 6% en faveur des femmes. Le nouvel indice BIGI, lui, n'en tient pas compte : tout écart en faveur des femmes est considéré comme un avantage pour elles et/ou un désavantage pour les hommes. Je crois qu'il vaut la peine de souligner ici que, sans surprise compte tenu de la longévité naturelle des femmes (et même chez les femelles de la plupart des mammifères), cette partie de l'indice a penché du même bord dans tous les pays sauf deux ou trois...

– L'éducation. Ici, c'est un brin plus complexe, mais la différence principale avec le GGGI est que le BIGI écarte les études supérieures. L'idée, disent les auteurs, est qu'on peut faire une très bonne vie, très satisfaisante, sans accéder à l'université. Ça se défend, mais j'y reviens très bientôt...

– La satisfaction à l'égard de la vie (life satisfaction). Pour l'essentiel, il s'agit de demander aux gens si leur vie leur plaît, sur une échelle de 1 à 10. Le choix d'inclure la satisfaction dans l'équation est très apparenté à celui d'exclure les études supérieures, et la justification est à peu près la même, bien que les auteurs la poussent un brin plus loin. Ce qu'ils disent, c'est que l'on peut mener une vie heureuse tout en choisissant un rôle sexuel traditionnel — pour une femme, rester à la maison et s'occuper des enfants et du ménage. «Nous comprenons bien, soulignent Stoet et Geary, que certains s'inquiètent sérieusement du fait que plus d'hommes que de femmes soient sur le marché du travail, et que plus de femmes que d'hommes se rendent à l'université. Et nous sommes conscients que certaines croyances culturelles ou religieuses mènent à une division rigide des tâches. Mais en même temps, nous estimons que ces inquiétudes sont le produit de nos propres biais sociaux, culturels et politiques.»

Passons par-dessus ce petit excès de post-modernisme et restons sur le fond : est-ce une bonne manière de mesurer les inégalités hommes-femmes ? Il me semble que non, pour deux raisons. D'abord parce que la satisfaction de vie déclarée est une chose très subjective, au point de ne pas vouloir dire grand-chose en elle-même. En général, les femmes se disent plus heureuses que les hommes dans les sondages. Mais quand les mêmes sondeurs leur demandent «Avez-vous vécu X ou Y hier», elles sont plus nombreuses à se dire stressées, peinées, fâchées, fatiguées, etc., et moins nombreuses à rapporter des expériences positives (avoir appris quelque chose hier, s'être sentie respectée, avoir ri ou souri). Alors que veut dire leur satisfaction générale plus élevée, dans ces circonstances ? Difficile à dire.

Ensuite, il y a ici un serpent qui se mord statistiquement la queue, je crois. Je comprends que l'on puisse vivre épanoui dans à peu près n'importe quel choix que l'on fait, pourvu qu'on l'exerce librement. L'ennui, c'est que le GGGI n'a jamais été fait pour mesurer le bonheur — ce sont les inégalités entre les sexes qu'il exprime, même s'il le fait imparfaitement. Or quand les choix individuels se font à l'intérieur d'une hiérarchie sociale (qu'elle soit sexuelle, raciale ou autre), ils sont conditionnés par ladite hiérarchie. Une femme d'un pays très traditionnel qui choisit de rester au foyer peut avoir l'impression de le faire de manière parfaitement libre puisque ça correspond à ses valeurs. Mais le point est justement que ses valeurs sont «teintées» par la hiérarchie sociale dans laquelle elle a grandi. Et une éducation sexiste va mener (en moyenne, s'entend) à des choix sexistes.

Le BIGI écarte complètement cet aspect, ce qui revient essentiellement à dire ceci : si, dans un pays donné, une majorité de femmes font librement des choix qui leur donnent des positions subordonnées dans une hiérarchie, alors ça compte pour de l'«égalité» puisque cela ne lui a pas été imposé. C'est une drôle de conception de l'égalité — ou plutôt, j'ai l'impression que l'on confond «imposition» et «inégalité», ici.

D'où l'intérêt d'indicateurs comme ceux du GGGI, qui mesurent le résultat des choix plutôt que la satisfaction à leur égard : les femmes se rendent-elles comme les hommes jusqu'aux plus hauts échelons de l'éducation, du marché du travail, du pouvoir politique ? Pour y parvenir, elles doivent non seulement avoir la possibilité de le faire, mais il leur faut en faire le choix. Le résultat final, le GGGI, est loin d'être parfait, et plusieurs des critiques de l'article de PLoS - ONE sont fondées — notamment qu'en choisissant certains indicateurs plutôt que d'autres, nos propres biais risquent de déteindre jusqu'à un certain point sur le résultat final.

Mais cela évite au moins de confondre la reproduction sociale d'une hiérarchie avec de l'égalité. Et de deux maux il faut choisir le moindre, à ce qu'on dit...

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