Si les Sénateurs d'Ottawa n'avaient pas perdu en seconde prolongation du 7e match, jeudi, la finale de la Coupe Stanley aurait opposé cette année une équipe ayant terminé au 6e rang de la conférence de l'Est à une autre, les Predators de Nashville, qui s'est classée 8e dans l'Ouest.

Quel rôle joue le hasard au hockey?

Mars 2016. Le statisticien américain Nate Silver, qui s'est rendu célèbre par ses prédictions politiques et sportives, se fait demander par le Boston Globe quel est le sport le plus difficile à prédire, selon lui. «Je ne suis pas sûr que le hockey est si différent que ça du hasard», répond-il.
Mai 2017. Si les Sénateurs d'Ottawa n'avaient pas perdu en seconde prolongation du 7e match d'un 4 de 7, jeudi, la finale de la Coupe Stanley aurait opposé cette année une équipe ayant terminé au 6e rang de la conférence de l'Est (Ottawa) à une autre, les Predators de Nashville, qui s'est classée 8e (dernier rang donnant accès aux séries) dans l'Ouest. Ce sera finalement Pittsburgh (2e dans l'Est) qui jouera contre Nashville, mais une finale opposant un 6e à un 8e n'aurait pas été une première : c'est arrivé en 2012, quand les Kings de Los Angeles (8e) ont vaincu les Devils du New Jersey (6e). Et en 2014, la finale a opposé un 6e (les Kings, encore) à un 5e de conférence (les Rangers de New York).
Nate Silver aurait-il eu raison? Le hockey fait-il une si grande place au hasard qu'il devient imprévisible? Ou est-ce que le système de classement déforme la réalité?
Pour en avoir le coeur net, nous avons examiné le classement de tous les finalistes de la Coupe Stanley depuis 2000 (voir notre tableau). Il est évident que le hockey est plus différent du hasard que ce que semble croire M. Silver, puisque sur les 34 places de finalistes disponibles en 17 saisons, les 1er et 2e de conférence en ont accaparé nettement plus (16 sur 34) que les équipes qui se sont classées 6e, 7e et 8e (9 qualifications en finale).
Mais 16 qualifications en finale depuis 2000, cela reste tout de même moins de la moitié des places disponibles. Et c'est nettement moins que dans la NBA, ligue professionnelle de basketball qui a un format d'éliminatoires comparable à celui de la LNH - 30 équipes réparties en deux conférences, dans lesquelles les huit premières se qualifient -, où les 1er et 2e de conférence s'arrogent près de 4 places de finalistes sur 5 (79 %), et où aucune équipe ayant fini 5e ou plus loin dans sa conférence ne s'est rendue en finale depuis 2000. Zéro...
En moyenne, les finalistes de la LNH finissent la saison régulière au rang 3,6 de leur conférence, contre 1,9 dans la NBA. Par comparaison, notons que si l'on pigeait les finalistes au hasard parmi les 8 équipes qualifiées dans chaque conférence, leur rang moyen serait de 4,5.
Classements serrés
Comment des équipes plus ou moins douteuses peuvent-elles passer si souvent devant des bonnes? «Dans les cercles d'analyse statistique, il y a beaucoup de gens qui râlent contre les fameux loser points (la LNH accorde un point pour une défaite en prolongation, alors que la NBA ne compte que les victoires et les défaites, qu'il y ait eu prolongation ou non, NDLR). Il y a vraiment beaucoup de façons d'avoir un point malgré la défaite, et ça contribue à resserrer les classements», dit Olivier Bouchard, un spécialiste des statistiques sportives qui tient des blogues sur le site de la LNH et de L'Actualité
Avec des classements artificiellement serrés, des équipes moins bonnes peuvent plus facilement se faufiler devant de meilleures. Et l'on peut sans doute ajouter à ce système de pointage le fait qu'au basket, les grandes vedettes passent souvent plus de 80 % du match sur le terrain, contre 30 à 40 % au hockey - ce qui laisse plus de place à des joueurs marginaux qui, d'une équipe à l'autre, sont assez équivalents.
Mais il y a autre chose, opinent les experts en statistiques avancées que nous avons consultés. Le hockey n'est évidemment pas uniquement le fruit du hasard, loin de là - autrement, l'auteur de ces lignes n'y jouerait pas à longueur d'année. «Si on fait jouer les grandes équipes de l'Armée rouge des années 70 et 80 contre l'Armada de Blainville (au hockey junior québécois, NDLR), on sait très bien qui va gagner, dit Philippe Navarro, économiste de formation et auteur de l'ouvrage de statistiques sportives La puck roulait pas pour nous autres : 44 saisons de la LNH décortiquées. [...] Mais comparé au basket, le hockey est un sport qui fait une place plus grande à la chance, j'en suis convaincu.»
C'est dans la nature même de ces sports, d'ailleurs. Le hockey départage le gagnant du perdant par le nombre de buts. Or les buts sont des événements relativement rares : autour de 90-92 % des tirs cadrés (environ 30 par rencontre) sont arrêtés par le gardien dans la LNH, et c'est sans compter les tirs qui ratent le filet. Et si chaque équipe ne compte que de deux à trois buts par rencontre en moyenne, les matches seront en général assez serrés, ce qui amplifiera l'effet des rebonds chanceux, des poteaux, des mauvaises décisions de l'arbitre, etc.
Paniers moins rares
Dans la NBA, chaque équipe lance le ballon entre 80 et 90 fois par partie et en convertit entre 40 et 50 % - sans compter une vingtaine de lancers francs réussis à 70-80 %. Les paniers sont donc beaucoup moins rares que les buts, et ce volume à lui seul rend moins probable (bien que pas impossible) les séquences chanceuses ou malchanceuses qui font basculer un match, pour les mêmes raisons qu'on a moins de chances d'obtenir un nombre aberrant de «6» si on lance un dé 100 fois que si on le jette seulement 10 fois.
D'autres détails augmentent la part de hasard dans le hockey, estime M. Navarro, comme les aspérités dans la glace (en fin de période) et dans les bandes qui peuvent créer de drôles de rebonds ou le fait qu'«au basket, tu ne lances que pour marquer alors qu'au hockey, l'intention est plus floue. Souvent, on tire simplement "pour mettre la rondelle au filet" et espérer un rebond. Et on marque parfois sans avoir l'intention de le faire (une passe déviée, par exemple), ce qui n'arrive jamais au basket».
Au final, il n'est pas dit que l'un de ces deux sports est plus juste que l'autre - celui qui ne donne aucune chance aux 5-8e ou celui qui donne une chance à tous, mais en dépendant plus du hasard. «Mais une chose est sûre, dit M. Bouchard, c'est que c'est [la formule de la LNH] plus vendeur. C'est plus difficile pour une excellente équipe de distancer les moins bonnes, alors ça garde plus de monde en compétition pendant plus longtemps. [...] La question de savoir si c'est juste ou non, je le vois plus du côté de l'arbitrage. Quand on ne pénalise rien pendant les séries, quand on tolère l'accrochage, on donne plus de chances aux équipes qui sont moins bonnes.»
Mais c'est une autre histoire...
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L'avantage de la glace est-il réel?
L'affirmation
Certains y voient un effet purement psychologique ou le signe d'un biais d'arbitrage. Pour d'autres, c'est le résultat de ce qu'au hockey, l'équipe qui joue à la maison a le dernier choix des joueurs qu'elle envoie sur la glace, ce qui lui permet de choisir qui affrontera qui. Mais quelle qu'en soit la raison, il existe un consensus parmi les analystes de hockey (et d'autres sports, d'ailleurs) voulant que jouer devant ses partisans augmente les chances de gagner d'une équipe. Est-ce vrai?
Les faits
Cette question a été documentée de deux manières. La première est de compter le nombre de parties gagnées et perdues par l'équipe à la maison. L'exercice a été fait notamment par le site hockeymetrics.net en 2013, qui a conclu que l'avantage de la glace se soldait par un taux de victoires de 54,7 %.
L'autre manière de procéder est de compter les buts marqués par chaque équipe à la maison et sur la route. Deux chercheurs de Colombie-Britannique l'ont fait dans un article paru en 2014 dans l'International Journal of Sports Science and Coaching et ont constaté que les équipes de la LNH marquent environ 0,4 but de plus devant leurs partisans qu'à l'étranger depuis 1980 - mais que cet écart a passablement diminué en 30 ans, se situant maintenant à environ 0,2 but.
Maintenant, si l'avantage de la glace existe en saison régulière, prévaut-il toujours en séries éliminatoires, alors que les joueurs sont extrêmement motivés, peu importe où ils jouent? Pour le savoir, nous avons compilé le résultat de tous les matches de séries de la LNH des 10 dernières années, incluant 2017. Les équipes à la maison ont compilé une fiche de 478 gains et 384 défaites pendant cette période, pour un taux de victoire de 55,5 %, ce qui est remarquablement similaire à ce que hockeymetric.net a compté pour la saison régulière.
L'avantage n'est pas énorme, et même étonnamment mince en séries compte tenu du fait que les meilleures équipes jouent plus souvent devant leurs spectateurs. Mais il est néanmoins présent.
Verdict
En bonne partie vrai. On a peut-être tendance à en exagérer l'effet, mais tout indique que l'avantage de la glace joue bel et bien un rôle au hockey.