Aux États-Unis, il est possible de constater une forte association entre le sentiment pro-EI et le nombre de recherches Google islamophobes.

Premières «preuves empiriques» d'un lien entre islamophobie et radicalisation

Les groupes islamophobes et les islamistes radicaux s’alimentent-ils les uns les autres? Les préjugés des uns nourrissent-ils la violence des autres (et vice-versa)? L’idée est séduisante et elle circule depuis longtemps, mais elle s’est toujours avérée très difficile à vérifier empiriquement. Jusqu’à ce qu’un trio de chercheurs américains y parviennent, dans une étude parue mercredi dans la revue savante Science Advances.

Et oui, tout indique que la discrimination encourage la radicalisation chez les minorités, même si le sens de la relation de cause à effet n’est pas entièrement clair, conclut le trio d’auteurs, Christopher A. Bail, Friedolin Merhout et Peng Ding, des universités Duke, Sanford et de Californie. «Bien que le processus menant à la radicalisation implique manifestement de multiples facteurs, notre étude est la première à présenter les preuves empiriques d’une association entre la discrimination ethnique et la radicalisation à l’échelle des communautés», écrivent-ils dans leur article.

Ce lien-là avait toujours été difficile à étudier par les méthodes «classiques», soit les sondages, parce que les répondants ne se qualifient presque jamais eux-mêmes d’extrémistes ou de xénophobes — et ce, quelles que soient leurs véritables opinions. Pour contourner cette difficulté, M. Bail et ses collègues se sont tournés vers la fréquence de certaines recherches Google, qu’ils ont pu examiner dans 3100 counties des États-Unis. «L’anonymat relatif que confère Internet sert de refuge aux préjugés et aux extrémismes», qui s’expriment alors plus librement, expliquent les chercheurs.

Ceux-ci ont donc regardé combien de fois quelques phrases en faveur de l’État islamique («comment joindre l’EI», par exemple, ou «comment aider l’EI») ont été entrées dans Google, dans chaque comté des États-Unis. Et de toutes les caractéristiques de ces communautés (pauvreté, densité de population, etc.) que les chercheurs ont tenté de mettre en relation avec le sentiment pro-EI, la plus forte association qu’ils ont trouvée (et de très, très loin) était… le nombre de recherches Google islamophobes («les musulmans sont dangereux», par exemple) dans le même comté.

Grosso modo, chaque tranche de 100 recherches islamophobes supplémentaires dans un comté donné s’accompagnait de 20 recherches pro-EI de plus. Notons ici qu’il y avait beaucoup plus de recherches islamophobes, les musulmans ne formant qu’une petite minorité de la population américaine.

Influence de la pauvreté

Dans une moindre mesure, le taux de pauvreté semblait amplifier cet effet et, à l’inverse, la diversité ethnique le diminuait. «Comparé à bien des régions d’Europe, qui ont de hauts niveaux de radicalisation et d’homogénéité ethnique, il est possible que la diversité ethnique des États-Unis aide à prévenir la radicalisation parce que dans les communautés plus diversifiées, les identités ont moins tendance à s’organiser dans des systèmes binaires opposant un «nous» unifié à un «eux» étranger», supputent les auteurs.