Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Pour en finir avec la «covid-19 de laboratoire»

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Que penser de l’information qui circule actuellement voulant que ce sont des chercheurs français et chinois qui auraient créé le virus de la covid-19 il y a quelques années et qui auraient déposé le brevet suivant : http://bit.ly/2Uj2ls5. Pour ma part, je crois qu’il s’agit d’une fake news, mais n’ai pas les arguments nécessaires pour démentir cette information auprès de mes proches», demande Violette Tardif, de Québec.

Il s’agit effectivement d’une fake news de calibre olympique qui circule sous une forme ou sous une autre depuis des semaines, et ce en plusieurs langues et dans bien des pays parce que pour peu qu’on y mette un brin d’imagination, on peut trouver beaucoup de brevets qui «prouveraient» que la covid-19 aurait été créée en laboratoire. Par exemple, une vidéo YouTube fort populaire ces jours-ci prétend que l’«invention» serait l’œuvre de l’Institut Pasteur en France, et elle appuie sa thèse sur un brevet uniquement français. Dans la version que me soumet Mme Tardif, c’est à la fois en France et en Chine que le fameux coronavirus aurait été fabriqué. Et j’ai aussi vu passer une autre version invoquant un brevet uniquement américain, qu’un parano (particulièrement malpoli, d’ailleurs) a mis sur ma page Facebook il y a quelques semaines.

Tous ces brevets ont un point en commun, qui fait s’écrouler les échafaudages intellectuels que sont ces thèses conspirationnistes : ils concernent tous le coronavirus apparu en 2002-03 et responsable du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), et pas du tout celui qui cause la covid-19.

Quand on les lit attentivement, on se rend aussi compte que ce qui est breveté n’a rien à voir avec la «création» d’un nouveau pathogène. Ainsi, celui que m’envoie Mme Tardif indique : «La présente invention est relative [au SRAS], à des molécules d'acide nucléique issues de son génome, aux protéines et peptides codés par lesdites molécules d'acide nucléique ainsi qu'à leurs applications, notamment en tant que réactifs de diagnostic et/ou comme vaccin» (mes soulignements). Le brevet américain, qui date de 2007, ne fait aucune mention d’un pathogène qui aurait été «mis au point», mais parle plutôt d’«un coronavirus humain nouvellement isolé a été identifié comme la cause du SRAS». Ces documents-là traitent explicitement de la découverte d’un virus, pas d’une fabrication, et leurs auteurs ne font que revendiquer la propriété intellectuelle d’une partie de son génome et des protéines associées.

Oui mais, me répondront sans doute certains conspirationnistes, le SRAS de 2002 est justement un proche parent du coronavirus actuel. Leurs noms officiels sont même «SRAS-cov» (pour le SRAS) et «SRAS-cov2» (pour la covid-19). C’est la pure vérité, certes, mais cela ne veut pas dire que ces brevets concernent les deux à la fois : ils portent explicitement et uniquement sur le SRAS.

Maintenant, pourquoi y a-t-il eu tant de ces brevets (ou demandes de) ? Au début des années 2000, quand le SRAS est apparu, infectant 8000 personnes et fauchant près de 800 d’entre elles, les règles entourant les brevets n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui et il n’était pas clair si le séquençage d’un gène constituait une «invention» brevetable ou non. Bien qu’il y eut un bon niveau de coopération internationale dans la recherche sur le SRAS, on assista néanmoins à une sorte de «course» pour breveter ses gènes. Cela se faisait aussi à propos d’autres microbes par ailleurs, et un débat faisait déjà rage sur ce qui était brevetable ou non. Être le premier à séquencer un gène confère-t-il la propriété intellectuelle de ce gène ? Est-il dans l’intérêt public que chaque vaccin et test diagnostique fabriqué par la suite à partir de ce gène/protéine doive verser un sorte de «droit d’auteur» à ses découvreurs ? Et de toute manière, s’agit-il vraiment d’une «invention» ou est-ce que la simple découverte de ce qui existait déjà n’est juste pas brevetable ?

Dès le départ, des experts comme le juriste australien Matthew Rimmer ont dénoncé cette situation comme nuisant à l’accès aux soins et à l’avancement de la recherche, qui demande une bonne coopération. En outre, écrivait M. Rimmer en 2004 dans le Melbourne Journal of International Law, l’application et la défense de brevet consomment beaucoup de ressources pour des institutions de recherche. La plupart des pays ont modifié leurs lois sur le brevetage dans les années qui ont suivi.

Pour en revenir à la covid-19 elle-même, mentionnons enfin qu’une étude parue la semaine dernière dans Nature – Medicine a qualifié d’«improbable» l’idée qu’il soit issu de manipulations faites en laboratoire. Ces virus ont des protéines à leur surface qui servent à «s’accrocher» à nos cellules pulmonaires pour les infecter ; or à ce jeu, celles de covid-19 sont «bonnes, mais sans plus», a vulgarisé un des auteurs sur son compte Twitter. On en connaît de bien meilleures, alors des savants voulant fabriquer un virus «efficace» pour nous rendre malades auraient assurément fait un autre choix.

En outre, une conception en labo serait partie d’un «modèle de base», un «virus de départ» qui aurait ensuite été modifié, si bien que diverses parties de son génome seraient identiques au «modèle». Mais l’étude de Nature – Medicine conclut à cet égard que «les données génétiques montrent de manière irréfutable que SRAS-cov2 n’a pas été fabriqué à partir d’aucun modèle viral précédemment utilisé». Les auteurs estiment, comme pratiquement toute la communauté scientifique d’ailleurs, que l’on a affaire à un virus qui était présent dans un réservoir animal (sans doute la chauve-souris) et qui aurait fait le saut vers l’espèce humaine récemment, mais ils disent ignorer si le virus a muté chez l’animal avant de passer à l’humain ou s’il fait le saut d’abord et s’est adapté par la suite.

Dans tous les cas, il faudrait en finir avec ces histoires de fabrication en labo, qui ne collent pas du tout à la réalité.

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