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Pesticides: les conflits d'intérêts... et le reste

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / L'agronome et lanceur d'alerte Louis Robert est une figure centrale du débat sur les pesticides depuis une couple d'années. Alors quand son livre Pour le bien de la terre est sorti, la semaine dernière, il est allé directement sur le dessus de ma (considérable) pile de «livres à lire urgemment». Mes excuses aux auteurs qui attendaient patiemment leur tour...

Louis Robert, s'il faut le rappeler, est cet agronome à l'emploi du ministère de l'agriculture (MAPAQ) qui, après avoir dénoncé «à l'interne» certains abus au Centre de recherche sur les grains (CÉROM), avait fini par constater que la situation ne changeait pas et avait décidé de couler une note confidentielle à Radio-Canada. Dans cette note, M. Robert (de ce que je comprends) et un de ses patrons s'inquiétaient de manœuvres d'intimidation qui avaient lieu au CÉROM, dont le patron Christian Overbeek (qui portait également le chapeau de président des Producteurs de grains du Québec) avait tenté de faire taire certains résultats de recherche. Ceux-ci montraient notamment que les néonicotinoïdes, des insecticides dont sont enduites presque toutes les semences de maïs plantées au Québec, étaient inutiles dans plus de 95 % des champs parce qu'il n'y avait pas assez de ravageurs pour nuire aux cultures. Une vague de démissions de chercheurs et d'autres employés avaient d'ailleurs eu lieu au CÉROM dans les mois précédents.

M. Robert, qui travaillait au MAPAQ depuis les années 1980, avait par la suite admis à ses patrons être la source de la «fuite», ce qui lui avait éventuellement valu d'être congédié. Cependant, il était entre-temps devenu une figure publique et son licenciement avait provoqué un tel tollé (on comprend aisément pourquoi) qu'il avait finalement été réintégré dans ses fonctions — avec les excuses du ministre de l'Agriculture et du premier ministre. Bref, M. Robert a montré un courage et un sens du devoir qui forcent l'admiration.

De cet épisode, cependant, le livre ne révèle pas grand-chose qui n'était déjà su. C'est bien davantage au sujet des 30 ans qui ont précédé cette «affaire», et de la marche à suivre à partir de maintenant, dont Louis Robert veut parler dans Pour le bien de la terre, paru aux éditions MultiMondes. La thèse centrale de l'ouvrage est essentiellement qu'une agriculture plus verte, plus durable, est non seulement souhaitable, mais entièrement possible dès maintenant (et «à coût nul», insiste l'agronome à plusieurs reprises). Sauf qu'au fil du temps, l'industrie des engrais et des pesticides a fini par avoir des représentants sur pratiquement tous les comités qui déterminent les balises à l'intérieur desquelles les agronomes doivent recommander les quantités de fertilisants et de pesticides à utiliser dans un champ donné. Cela aurait biaisé les normes agronomiques de manière à mousser les ventes d'«intrants», et empêcherait tout le secteur agricole de progresser vers un modèle plus durable.

En outre, martèle M. Robert, l'Ordre des agronomes (OAQ) a largement failli à sa tâche de veiller à l'intérêt public en permettant à des agronomes de conseiller les agriculteurs tout en étant payés (parfois même à commission) par des fabricants de pesticides et/ou d'engrais. C'est d'ailleurs là un des points les mieux étayés du livre. Les agronomes ont beau être encadrés par un code d'éthique, il y a quelque chose d'aberrant à ce que ceux qui sont à l'emploi de fabricants ou de distributeurs de pesticides et d'engrais soient aussi ceux (souvent les seuls) qui prodiguent des conseils sur les quantités à épandre dans un champ, voire signent des document importants comme les «plans agro-environnementaux de fertilisation» (qui encadrent l'usage d'engrais dans certaines fermes). Qu'ils soient salariés ou payés à la commission n'y change pas grand-chose : le conflit d'intérêt est évident. Il est sans doute «moins pire» si l'agronome est payé à salaire, mais il n'en disparaît pas pour autant.

À cet égard, et c'est un point central dans Pour le bien de la terre, le MAPAQ (qui laisse cet état de fait perdurer) et l'OAQ (qui ne s'y oppose pas) semblent effectivement avoir perdu de vue leur rôle de défendre l'intérêt public. M. Robert a raison de le déplorer car le système de «surveillance» de l'OAQ repose essentiellement sur la dénonciation par des agriculteurs, qui n'ont rien à y gagner.

De la même manière, je veux bien croire que l'agriculture est une activité économique complexe et qu'un ministère doive tenir compte du point de vue de tous les acteurs impliqués, y compris celui des fabricants et vendeurs d'«intrants», mais il doit certainement y avoir une autre manière de les consulter que de leur donner des sièges «votants» sur des comités qui balisent l'utilisation de leurs propres produits. C'est un autre cas de conflit d'intérêts patent qui, comme l'écrit M. Robert, est inexplicablement toléré par les autorités.

L'agronome Louis Robert

Cela dit, cependant, il y a tout de même quelques petites (et moins petites) choses qui me chicotent dans ce livre, et l'espèce de «rigidité» avec laquelle M. Robert interprète ce qu'il voit est sans aucun doute la principale. Tout, mais absolument tout ce qui ne cadre pas avec son point de vue y est décrit comme un effet des manigances de l'industrie ou comme une attitude plus ou moins anti-science.

Ainsi, l'agronome relate plusieurs occasions où une présentation publique qu'il devait faire a été annulée par ses supérieurs, parfois à la toute dernière minute. Il est tout à fait possible, bien entendu, que les pressions de compagnies de pesticides/engrais aient pu jouer quelques fois, ce qui serait difficilement défendable. Mais le hic, c'est qu'il décrit aussi d'autres occasions où l'industrie s'est plainte de ses propos auprès de ses supérieurs et où ceux-ci n'ont rien fait parce qu'ils ont jugé que leur employé n'avait rien à se reprocher. M. Robert évoque ces événements pour démontrer que les récriminations de l'industrie à son endroit sont infondées et motivées uniquement par des intérêts corporatistes, mais le portrait d'ensemble qui s'en dégage est celui de cadres du MAPAQ qui jugent à la pièce, donnant parfois raison à l'industrie, parfois à leur employé — ce qui suggère une indépendance à l'égard des vendeurs de pesticides et d'engrais pas mal plus grande que ce que la thèse de M. Robert implique.

De même, il éreinte l'ingénieur agro-environnemental Serge-Étienne Parent pour un texte où celui-ci disait qu'on exagère souvent les bienfait de l'agriculture bio. M. Robert lui reproche de s'appuyer sur «bien peu de faits scientifiques, mais plutôt des énoncés d'opinion» (alors que M. Parent est lui-même chercheur et qu'il cite une revue de la littérature scientifique, bien qu'en en explicitant pas toutes les limites) et en conclut qu'on accorde trop de crédibilité aux professeurs d'université. Pour un auteur qui déplore que l'influence de l'industrie interfère avec la science, c'est un peu particulier.

M. Robert réserve un traitement semblable à un autre chercheur universitaire qu'il a entendu en 2016 prononcer une conférence favorables au sujet des mycorhiziens, soit des champignons qui font des associations avec les plantes, leur faisant profiter de leurs réseaux de très fines «racines» (appelées mycorhizes) en échange d'une partie des sucres que la plante produit. Sur la base d'un seul essai en champ fait au MAPAQ, M. Robert conclut que ces mycorhizes ne fonctionnent pas, ou peu, et va même jusqu'à remettre en question l'honnêteté intellectuelle du chercheur — qui «semblait ni plus ni moins avoir été mandaté pour faire la promotion des mycorhiziens», écrit l'agronome — alors qu'en fait, il y a beaucoup de recherche qui indique qu'au moins dans certaines circonstances, ces champignons peuvent améliorer la croissance des cultures (voir ce livre, notamment).

Il est d'ailleurs un brin étrange que M. Robert, qui a été réprimandé après son intervention lors de cette conférence, se serve de cette anecdote pour illustrer l'influence des lobbies sur ses patrons puisque les mycorhizes, en aidant les cultures à obtenir les nutriments dont elles ont besoin dans le sol, pourraient contribuer à diminuer les quantités d'engrais utilisées. Mais cela illustre à quel point il n'y a pas de place pour les désaccords de bonne foi dans le livre de M. Robert : tout ce qui ne concorde pas avec sa manière de voir les choses est considéré comme un effet des lobbies industriels.

Cette manie me semble d'ailleurs introduire des angles morts dans son analyse. L'agronome insiste beaucoup sur la fertilisation au phosphate, dont on fait un usage abusif à ses yeux. Comme cet état de chose persiste depuis longtemps, M. Robert y voit le résultat de cette main-mise qu'aurait l'industrie sur le MAPAQ et au fait qu'elle a ses entrées dans certains comités gouvernementaux. Encore une fois, je ne nie pas que leur présence sur ces comités leur donne un poids indu — ils n'ont juste pas d'affaire là —, mais le cas du phosphate n'était probablement pas le meilleur pour plaider cette cause. Comme on peut le voir dans ce ce rapport du ministère de l'Environnement (MELCC) les ventes d'engrais au phosphate (P2O5) ont diminué de moitié au Québec entre le milieu des années 1980 et le début des années 2010 (voir p. 18), et ce en dépit des «manigances» décrites par M. Robert.

Ce même rapport montre également une très nette amélioration de la qualité de l'eau des rivières drainant les territoires agricoles Québec de ce point de vue. Dans les principaux tributaires du lac Saint-Pierre, du moins (toutes des rivières agricoles très polluées), les concentrations de P2O5 ont reculé d'environ 50 à 70 % entre 1981 et 2012.

Remarquez que ce tableau montre aussi qu'il reste beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir parler de rivières (et d'un lac Saint-Pierre) «en santé», puisque même après ces réductions, les concentrations restantes demeurent très fortes. Quand on fait la petite règle de trois qu'il faut pour déduire les concentrations restantes, on se rend compte que cinq de ces huit cours d'eau étaient encore en 2012 au-dessus du seuil de 0,035 milligramme par litre qu'Environnement Canada considère comme «eutrophe» (donc une eau est trop riche en P2O5, ce qui mène à une surabondance des fameuses «algues bleues» qui finit par asphyxier les lacs), et les trois autres en étaient très proches (entre 0,029 et 0,033 mg/l).

En outre, l'augmentation des ventes d'engrais azotés que l'on voit dans le graphique de MELCC n'augure rien de bon elle non plus (le livre en parle un peu, mais brièvement et à la toute fin) et, pour faire un portrait complet, ce même rapport conclut aussi que l'eau de la moitié de ces rivières est encore «très mauvaise» dans l'ensemble. Au risque de me répéter, l'agriculture telle qu'on la pratique de nos jours, si elle s'est améliorée, pèse encore trop lourd sur l'environnement. Mais il demeure que cette diminution marquée et généralisée de l'usage des engrais phosphatés au Québec ne cadre pas bien du tout avec la thèse centrale du livre voulant que l'influence de l'industrie des engrais et pesticides soit le principal blocage empêchant notre agriculture de devenir plus durable.

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Un dernier petit mot au sujet de ce livre, mais vraiment un dernier et un tout petit, car ceux qui se sont rendus jusqu'ici dans mon texte peuvent constater que la pause forcée des sujets agricoles que j'ai prise à cause de la COVID-19 n'a manifestement pas eu d'effet bénéfique sur ma concision.

Je ne prétendrai certainement pas en savoir autant que M. Robert sur la manière de cultiver une terre — mes prétentions ne se rendent même pas à 1 % de ses connaissances là-dessus. Sauf que je sais ceci : c'est un sujet complexe, beaucoup plus que les simplifications que l'on trouve souvent sur la place publique et dans les médias, un domaine rempli de trade-offs où chaque «solution» vient toujours avec son lot d'inconvénients. Or à force de toujours tout ramener aux lobbies — avec ce qu'il a vécu, remarquez, c'est un réflexe qui peut se comprendre —, j'ai l'impression que M. Robert a justement fini par sur-simplifier le portrait.

Certes, en bon homme de terrain et en agronome connaissant qu'il est, il tente en bien des endroits de son ouvrage d'amener des nuances et des compléments d'information, mais il y a des limites à ce qu'on peut faire coller ensemble. Ainsi, M. Robert souligne en plusieurs endroits qu'une agriculture durable est à portée de main, qu'il suffit simplement qu'on élimine l'influence de l'industrie pour que les agriculteurs finissent par voir clairement leurs véritables intérêts, et qu'il n'est même pas besoin de subventions pour les convertir aux pratiques durables parce qu'«avec toutes ces techniques [de lutte intégrée aux parasites et mauvaises herbes], le producteur sort gagnant, et à court terme». Et il reprend ce thème à maintes reprises jusqu'à ce que, en page 95, il écrive finalement :

«compte tenu de la nature et de la com­plexité des écosystèmes agricoles, il est extrêmement dif­ficile pour un producteur, aussi déterminé soit-il [à réduire sa dépendance aux herbicides], de juger de la performance d’une nouvelle rotation ou d’un nouveau mélange de cultures de couverture sur la base d’un essai ponctuel. Il faut donc persévérer pendant plusieurs années (trois ou quatre cycles de la nouvelle rotation) pour en appré­cier les effets réels sur la composition des communautés de mauvaises herbes.»

Bref, ça n'est ni aussi facile, ni aussi court que ce que le reste du livre laisse entendre, et les résultats ne semblent pas vraiment garantis non plus. Le principal frein au «verdissement» de l'agriculture québécoise, il est peut-être plutôt de ce côté-là, il me semble. En tout cas, on peut comprendre les agriculteurs d'hésiter, comme tant d'autres dirigeants d'entreprise, à prendre ce genre de risque — même s'il est bien évident qu'il faut tendre vers ça, et le plus vite possible.

C'est sans doute ce qu'il y a de plus frustrant dans Pour le bien de la terre : cette tension entre la thèse défendue et le portrait d'ensemble, pourtant connu par M. Robert. À bien des égards, l'ouvrage est intéressant et très instructif. Mais il vient aussi avec son lot d'angles morts et de contradictions, comme si son auteur avait manqué un peu de recul par rapport à ses propres convictions.

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