La chercheuse de l’Université Laval Valérie Fournier a passé l’été 2014 à prendre des échantillons du pollen ramené par des abeilles dans 55 ruches pour mesurer l’impact des néonicotinoïdes.

Percées scientifiques 2017: les abeilles ne font pas de philosophie

L’année 2017 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l’histoire scientifique. Le Soleil vous présente, à raison d’une par jour, les percées les plus marquantes de l’année.

Un philosophe a dit un jour: «Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort.» Or il faut croire que les abeilles ne font pas de philosophie, car elles semblent bel et bien affaiblies par des doses infinitésimales et «sub-léthales» de néonicotinoïdes…

Depuis des années, le débat fait rage : les insecticides nommés néonicotinoïdes, dont on enrobe les semences et qui se retrouvent ensuite dans tous les tissus de la plante quand elle pousse, sont-ils dangereux pour les abeilles domestiques à des doses dites «réalistes», comme celles auxquelles les sympathiques butineuses sont exposées sur le terrain? Depuis quelques années, plusieurs études ont suggéré que oui, mais toute la question est: c’est quoi, au juste, une dose réaliste?

Avec des collègues de l’Université York, la chercheuse de l’Université Laval Valérie Fournier a passé l’été 2014 à prendre des échantillons du pollen ramené par des abeilles dans 55 ruches justement pour répondre à cette question — et leur «réponse» fut publiée cet été dans la prestigieuse revue Science. Près de la moitié d’entre elles étaient situées à moins de 500 mètres de champs de maïs, culture qui fait grand usage des néonicotinoïdes, alors que les autres ont été placées dans des sites non exposés, à plus de 3 km de toute agriculture. L’équipe a mesuré les concentrations de pesticides (dont les néonicotinoïdes) dans le pollen ramené aux ruches de mai jusqu’à septembre afin d’avoir non seulement une idée de ce qu’est une «dose réaliste», mais aussi de connaître comment l’exposition varie dans le temps (elle est plus forte en mai et diminue ensuite), ce qui était une première.

«Une fois qu’on a pris tous ces échantillons-là, on a reproduit les mêmes conditions en laboratoire l’année suivante», avec des doses de néonicotinoïdes qui diminuaient après le mois de mai (de 5 à 2 parties par milliard), explique Mme Fournier. Et plusieurs différences notables ont été relevées. Ainsi, les abeilles exposées vivaient moins longtemps que les autres : leur âge au dernier vol (indicateur de longévité) était en moyenne de 17 jours, contre 22 jours pour les autres. De même, elles montraient moins de comportements hygiéniques, et le nombre de ruches qui avaient une reine pondeuse diminuait avec le temps d’exposition aux «néonics», comme on les appelle.

Ces effets, Mme Fournier les attribue à des problèmes de développement causés par les néonicotinoïdes. «Le pollen sert à nourrir le couvain, explique-t-elle. Les larves ont besoin de pollen, qui est riche en protéines, pour compléter leur développement jusqu’à l’état adulte. Une fois adultes, les abeilles auront différentes tâches : elles vont commencer par être des nettoyeuses, ensuite nourrices, elles ont une série d’étapes comme ça, et en dernier elles vont devenir butineuses. C’est là qu’elles vont sortir de la ruche. Et durant ces périodes-là, elles peuvent manger un peu pollen, mais pas beaucoup. Une fois que leur développement est complété, elles ont moins besoin de protéines et vont plutôt consommer du nectar ou du miel, qui leur donnent de l’énergie.»

En mangeant du pollen contaminé au néonicotinoïdes pendant leur croissance, donc, les larves d’abeille se développeraient moins bien et les répercussions se feraient sentir jusqu’à la fin de leur vie — un peu comme chez l’humain où une exposition à un polluant pendant la grossesse peut provoquer des malformations permanentes.

Émissions de poussières

Mais l’équipe dont faisait partie Mme Fournier a trouvé autre chose, aussi. On sait depuis assez longtemps qu’en plus d’être exprimés dans tous les tissus des plants traités, les néonicotinoïdes peuvent se répandre dans l’environnement sous forme de poussière lors des semences. C’est pour cette raison, d’ailleurs, qu’on en trouve plus au printemps. Ces poussières avaient d’ailleurs été associées à des épisodes de mortalité d’abeilles au Québec et en Ontario en 2012, dans des régions densément cultivées en maïs — à la suite de quoi le fédéral a obligé l’industrie à utiliser un «agent de fluidité» pendant les semences afin de réduire les émissions de poussière.

«Pour l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire et Santé Canada, comme la mortalité a diminué depuis l’arrivée de l’agent de fluidité, ils considèrent que le problème est réglé. Sauf que dans notre étude, on montre que ce n’est pas le cas», dit Mme Fournier.

En effet, les abeilles ne sont pas friandes des fleurs de maïs, une plante qu’elles évitent généralement. Si bien que, lit-on dans l’article de Science, «le pollen de cultures recourant à des semences enrobées n’a représenté qu’une petite partie des échantillons contenant des néonicotinoïdes (1 sur 21 pour le maïs et 5 sur 21 pour le soya) et, même dans ces cas-là, ne représentait qu’une infime partie des grains de pollen (0,2 % pour le maïs et une moyenne de 0,6 % pour le soya). La plupart des échantillons de pollen contaminés provenaient d’espèces qui ne sont pas traitées aux néonicotinoïdes et qui sont communes au Québec et en Ontario». Et ce, malgré le fait que l’agent de fluidité était déjà obligatoire quand les échantillons ont été pris.

Cela implique donc que la poussière n’était pas la seule avenue par laquelle les néonics «débordaient» des champs. «On sait que les néonicotinoïdes sont solubles dans l’eau, donc ils vont ruisseler à l’extérieur du champ traité. Parce qu’il y a seulement un certain pourcentage des néonicotinoïdes sur la semence que la plante va absorber. Le reste se retrouve dans le sol et, avec les pluies, va ruisseler à l’extérieur du champ. Et c’est là que les autres plantes vont l’absorber par leurs racines et vont l’exprimer dans leur nectar et leur pollen. […] Donc oui, c’est vrai qu’il y a moins de poussière maintenant, mais il y a quand même des substances actives qui se retrouvent dans l’environnement. Et j’aurais aimé ça qu’on insiste plus sur ce point-là dans l’article […], mais on n’a pas pu, par manque d’espace.»

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