Selon Normand Mousseau, physicien de l’Université de Montréal, le ministère des Transports voudrait réduire de 20 % le temps de déplacement entre la résidence et le travail. Mais le gouvernement ne mesure pas si les projets lancés donnent les résultats escomptés.

Pas facile d’intégrer la science dans les décisions de l’État

GATINEAU — «Il n’y a aucun indicateur lié aux objectifs. Aucun. Le Plan d’action 2018-2023 du ministère des Transports énumère une vingtaine d’objectifs, comme de réduire de 20 % le temps de déplacement entre la résidence et le travail. Alors on s’attendrait à ce qu’on le mesure pour voir si les actions donnent des résultats, mais il n’y a absolument rien. [… De manière générale, les] indicateurs retenus vont porter sur le nombre de projets lancés ou sur le nombre de régions touchées, par exemple, mais rien pour savoir si les actions entreprises nous ont rapprochés des objectifs.»

La science et les données probantes peinent souvent à se frayer un chemin jusqu’au sommet de l’État, où se prennent les grandes décisions, et le physicien de l’Université de Montréal Normand Mousseau en sait quelque chose. Après avoir coprésidé la Commission sur les enjeux énergétique du Québec, en 2013, et vu le gouvernement ignorer instantanément ses recommandations (une autre commission sur les mêmes questions a été mise sur pied tout de suite après), il a été un des instigateurs de l’initiative Le climat, l’État et nous, en 2017 et 2018, qui visait à réunir des chercheurs aux expertises variées afin de revoir la gouvernance environnementale du Québec. M. Mousseau en a fait le bilan mardi, lors du congrès de l’ACFAS, qui se tient cette semaine à l’Université du Québec en Outaouais.

Plan d’action sans suivi

Et le portrait n’est pas rose. Le plan d’action sans suivi réel de Transports Québec n’est qu’un exemple parmi d’autres du fait que la science (en tant qu’expertise comme en tant que méthode, avec des mesures, etc.) a du mal à percoler jusqu’aux plus hautes sphères de l’État québécois. Malgré des invitations répétées, le gouvernement libéral de l’époque n’a même pas accusé réception — une rencontre avec la ministre de l’Environnement de l’époque a tout de même fini par être organisée —, et si les autres partis ont envoyé des observateurs, plusieurs n’ont intégré que des bribes des recommandations à leurs programmes.

«J’étais au congrès de la CAQ samedi dernier, et il était fascinant de voir que la majorité des gens dans la salle appuyaient les propositions sur l’environnement. Ils reconnaissaient l’urgence d’agir sur les changements climatiques. [...] Alors le consensus est là, mais il y a un échec des structures à le mettre en action. Pire encore, on est incapable d’élaborer des plans qui tiennent la route», a dénoncé M. Mousseau.

Pas de scientifiques

Les exemples abondent, au-delà des plans sans suivi. «François Legault l’a dit après les inondations, illustre le physicien : on ne rassemblera pas des scientifiques, on va juste rassembler des ministres et on va agir. Alors l’éclairage de la science, on n’en veut pas, et on le voit à toutes les étapes [...parce que] les politiciens ont l’impression de perdre le contrôle, alors ce n’est pas valorisé. Prenez juste l’exemple du REM [Réseau express métropolitain, un vaste projet de transport léger sur rail à Montréal qui doit entrer en service en 2021] : il y a un comité qui a été mis sur pied pour s’arranger pour que le projet soit basé sur la science, pour que ce soit cohérent. Et la première chose qu’on a faite, ça a été de le contourner.»

Il y a quand même des percées qui sont possibles, même auprès de partis qui n’ont pourtant pas la réputation d’avoir l’oreille la plus attentive à l’expertise ni d’être les plus «verts», a témoigné M. Mousseau lors de sa présentation. «La CAQ avait envoyé un observateur à Le climat, l’État et nous, mais ils n’ont pas changé leur programme pour tenir compte des conclusions. Sauf que leur observateur, Richard Campeau, qui était candidat pour la CAQ [et maintenant député de Bourget], est revenu nous voir après les élections pour nous demander comment il pouvait porter ça à l’interne. Ça se fait avec plus ou moins de facilité, mais quand même, on a le pied dans la porte», dit-il.