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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche

Pandémie: une goutte d’eau dans l’atmosphère

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il me semble avoir lu quelque part que les émissions de gaz à effet de serre (GES) avaient diminué lors du premier confinement, au printemps 2020. Maintenant qu’on est rendu à la troisième vague et avec les (re)confinements qu’il y a eu sur toute la planète, pouvez-vous me dire si les émissions ont continué de reculer et s’il y a matière à se réjouir dans tout ça?», demande Martin Paradis de Saint-Martin-de-Beauce.

Il y a effectivement eu une étude qui est parue dans Nature – Climate Change en mai 2020 qui avait chiffré les émissions planétaires de CO2 de janvier à avril. Ses auteurs n’avaient pas pris de mesures directes des GES rejetés dans l’atmosphère, mais les avaient plutôt estimés à partir de données d’activités (production industrielle, transport, etc.) et de politiques sanitaires. Et ils concluaient que le confinement de la première vague avait réduit les émissions planétaires de CO2 par environ 17 % au cours des premiers mois de 2020, et ils anticipaient que, sur toute l’année, la baisse devrait tourner autour de 7 %.

C’était absolument énorme : par comparaison, la récession qui avait suivi la grave crise financière de 2008 n’avait réduit que de 1,4 % les émissions de CO2. Mais c’était en même temps très peu et, surtout, très ponctuel, avertissait l’étude, qui précisait que «la réponse sociale à elle seule (…) ne peut pas être le moteur des réductions profondes et soutenues qui sont nécessaires à l’atteinte la carboneutralité» — des gestes politiques du genre Green New Deal sont toujours nécessaires.

Quelques mois plus tard, une autre étude avec des données se rendant jusqu’en juillet (publiée dans Nature – Communications, celle-là) a montré que le déconfinement de l’été dernier avait annulé une partie appréciable des «gains» faits au printemps.

Rien pour se réjouir

Et un autre article encore, paru en octobre dernier, a tenté d’estimer quel genre d’effet cette «pause COVID» allait avoir en terme de réchauffement. Et on ne peut pas dire qu’il y a «matière à se réjouir», pour reprendre les mots de M. Paradis : à l’horizon 2030, les GES qui ont été «évités» par la pandémie vont avoir un effet refroidissant de… 0,01 °C. Pas de quoi écrire à sa mère.

D’ailleurs, quand on mesure directement les GES dans l’air au lieu de jauger indirectement les émissions, on obtient essentiellement le même portrait. Dans les stations météo éloignées de l’Administration océanique et atmosphérique américaine (NOAA), les concentrations de gaz carbonique mesurées en 2020 ont été de 412,5 parties par million (ppm), soit 2,6 ppm de plus qu’en 2019. (Par comparaison, on trouvait environ 280 ppm de CO2 dans l’atmosphère à l’ère pré-industrielle.) Il s’agit de la cinquième plus forte croissance enregistrée à ce jour.

En ce qui concerne le méthane (CH4), un autre gaz à effet de serre important, l’augmentation a été encore plus forte en 2020 : 6 % de plus que l’année précédente, ce qui est un record.

Alors d’où viennent ces GES? La NOAA n’a pas identifié de source en particulier, mais disons en ce qui concerne le CO2 que certains pays — notamment la Chine, principal émetteur mondial — ont repris, voire dépassé leurs niveaux d’émissions de 2019. Et du côté du méthane, des analyses chimiques suggèrent que les sources seraient biologiques : les bovins, les marais, et autres sources du genre n’ont pas cessé de vivre parce que tout le monde était cloîtré. En outre, le dégel du permafrost en Arctique s’est poursuivi en 2020, ce qui ajoute une autre source de CH4 indépendante des confinements.

Rien de tout cela, s’il faut le spécifier, ne signifie que la pandémie n’a eu aucun effet sur nos émissions de GES et leur concentration atmosphérique. C’est juste que la croissance aurait été encore plus forte sans eux.

Alors en bout de ligne, on peut dire que oui, certes, nos habitudes de vie font une différence. Le fait de se déplacer en auto chaque jour pour aller au travail, les voyages internationaux, notre niveau de consommation, etc., tout cela a une «empreinte carbone», comme disent les climatologues. La baisse des émissions de GES notée en 2020 le prouve très bien. Et peut-être qu’une partie des nouvelles habitudes prises au cours de la dernière année, notamment le télétravail, va se poursuivre à long terme et nous aider (un peu) à réduire nos rejets de CO2. On verra.

Mais ce que tout cela montre par-dessus tout, comme l’on noté plusieurs réactions aux travaux que je cite ici, c’est que ça ne fera pas de miracle. Le nœud du problème se situe ailleurs, dans nos sources d’énergie. Tant qu’on dépendra aussi lourdement que maintenant des combustibles fossiles (pétrole, gaz naturel et charbon), les progrès ne pourront pas être grands. L’essentiel est de se convertir aux énergies vertes, et le plus vite possible — mais ça, ça n’a pas grand-chose à voir avec les habitudes de M. et Mme Tout-le-Monde.

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