Palissade de Beaucours et archéologie au Québec… des éléphants dans la pièce

LA SCIENCE DANS SES MOTS / De récents reportages dans les médias ont questionné le projet archéologique qui avait attiré l’attention récemment, soit la découverte des «premières fortifications de Québec» en 2018. Ces reportages des dernières semaines se concentraient surtout sur la datation des vestiges par la méthode de la dendrochronologie, et suite à des consultations avec divers spécialistes, questionnaient l’identification finale des découvertes. Bien que la datation soit un sujet pointu, le sujet mérite néanmoins un débat plus vaste qui concerne la gestion de l’archéologie au Québec et spécifiquement dans le Vieux-Québec, site du patrimoine mondial de l’UNESCO.

D’autres reportages soulèvent des questions plus fondamentales au sujet de la pratique de l’archéologie en général. Le cas de la «palissade de Beaucours» peut servir d’exemple pour mieux comprendre les enjeux. C’est un cas qui met à l’épreuve la crédibilité de la pratique archéologique, qu’elle soit académique ou commerciale.

Une boucle qui a les coins ronds

Commençons par les affirmations du rapport de recherche déposé au Ministère de la Culture et des Communications (MCC), en décembre dernier. Dans ce rapport, outre les deux échantillons soumis à la datation par la dendrochronologie qui donne les dates de 1751 et 1775, les archéologues utilisent deux autres éléments pour la datation des vestiges retrouvés et supposément associés à la palissade de 1693. Le premier est une boucle de chaussure qu’ils estiment dater de 1693; cette estimation est offerte à la suite de la comparaison de leur découverte à une boucle identique qui aurait été découverte lors de fouilles au fort Michilimakinac situé au Michigan et rapportée dans un article publié en 1973.

Or, après vérification, on constate que l’article de 1973 qui est cité dans le rapport ne fait aucunement référence à ce fort du Michigan et de surcroît n’illustre aucun objet ressemblant à la boucle découverte à Québec ! En fait, l’auteur de l’article de 1973 affirme dans une correspondance privée que la boucle trouvée à Québec daterait plutôt à la deuxième moitié du XVIIIe siècle, soit à la même époque que les résultats provenant de la dendrochronologie, et non pas du XVIIe siècle.

L’autre méthode utilisée pour la datation de la supposée palissade de 1693 est le radiocarbone) (carbone 14). Selon le rapport déposé, la datation obtenue se situerait dans une fourchette allant de 1470 à 1640 avec une probabilité de 95.4 %. De toute évidence, le résultat ne correspond guère plus à la date de la construction du «vestige de 1693» !  Étant donné la variation observée dans l’absorption de carbone 14 par les plantes à travers le temps, il n’est pas avisé d’utiliser cette méthode pour des vestiges récents car la variabilité pour la période récente est trop grande. La deuxième mise en garde des spécialistes de la datation face à l’utilisation du carbone 14 porte sur l’origine de l’échantillon daté. Ainsi, un morceau de bois qui proviendrait du centre de l’arbre (ce que l’on appelle le bois mort dans le jargon du métier) serait nécessairement plus âgé qu’un échantillon prélevé de la surface extérieure de la pièce de bois. Ceci signifierait que la datation réelle du carbone 14 pourrait être conforme au résultat obtenu par la dendrochronologie en raison de l’âge centenaire des arbres abattus pendant le troisième quart du XVIIe siècle.

La boucle qui a trop parlé...

En résumé, nous avons d’un côté, deux échantillons de bois datés avec exactitude grâce à la dendrochronologie (1751 et 1775) et une boucle de soulier qui selon tout vraisemblance serait caractéristique du milieu du XVIIIe siècle. De l’autre côté, nous avons une datation au carbone 14 qui place le morceau de bois entre 1470 et 1640 ! Loin de nous l’idée de nier l’existence d’une palissade dans ce secteur du Vieux-Québec à la fin du XVIIe siècle mais, ces contradictions nous surprennent. Nous nous demandons comment la Direction de l’archéologie du ministère de la Culture et des Communications (MCC) ait pu les ignorer. Tant et aussi longtemps que la datation des vestiges n’aura pas été établie avec plus de certitude, il y aura un éléphant dans la pièce ! Les récents articles et opinions dans Le Devoir (le 28 et 29 janvier, le 3 février) montrent que d’autres archéologues se questionnent également sur la pratique au Québec.

Mieux vaut ne pas croire tout ce que l’on lit !

Quelles autres données peuvent éclairer notre interprétation d’une palissade dans le Vieux-Québec à la fin du XVIIe siècle ?

Les traités historiques cités dans l’étude archéologique sur la palissade de Beaucours expliquent certaines caractéristiques des vestiges, mais pas tous les cas possibles. À titre d’exemple, en se référant à l’ouvrage Les travaux de Mars ou l’art de la guerre, une œuvre d’Allain Manesson Mallet de plus de 1000 pages — publiée en 1684 — le rapport déposé au MCC postule que ce traité néglige de préciser la façon de relier les fondements d’un rempart à son parapet car cela relèverait de la connaissance universelle qui n’a point besoin d’être expliquée !  Cet argument permettrait d’expliquer les traces présumées d’ancrage du parapet observées dans le vestige. Or, le traité de 1684 est tellement pointu dans ses explications qu’il spécifie comment construire les brouettes servant au transport des terres de remplissage (Tome premier, p. 300) ! On conçoit mal comment Manesson Mallet négligerait la description d’un élément aussi crucial que la liaison entre le rempart et ses fondements en bois ! Mais enfin, Beaucours avait-il même un exemplaire de ce traité dans sa bibliothèque à Québec ? On pourrait en douter.

En l’absence de cette information, l’auteur du rapport pourrait prendre en considération un plan de Levasseur de Neré de 1709 (voir figure) dessiné peu de temps avant la démolition de la palissade de Beaucours. Ce plan montre un très grand rectangle à peu près parallèle à la face droite du bastion des Ursulines. Son emplacement correspond précisément à celui des vestiges mis au jour en 2018.

Bien que la nature de ce trait rectangulaire ne soit pas précisée, on peut poser la question suivante : pourrait-il y avoir une correspondance entre le rectangle sur cette carte, passé sous silence dans le rapport déposé au MCC, et les vestiges mis au jour en 2018 ? Outre son emplacement, le dessin d’un tel aménagement pourrait indiquer un ouvrage érigé lors des réparations apportées au rempart de Beaucours au début du XVIIIe siècle où l’ingénieur du roi aurait employé les techniques d’assemblage qui ont été observées sur le terrain. Toutefois, si la présence des vestiges découverts et du rectangle sur le plan de Levasseur de Neré était ainsi expliquée, cela ne résoudrait en rien la question de la datation des vestiges rapportés !

Considérant l’état marécageux du terrain qui a si bien conservé ces pièces de bois, se pourrait-il que nous soyons en présence d’une canalisation mise en place vers le début du Régime anglais sans qu’elle figure sur aucun plan ? Une telle hypothèse correspondrait davantage aux dates obtenues à partir de la dendrochronologie (1751 et 1775) et à l’âge de la boucle de chaussure en laiton qui est illustrée. On peut aussi considérer d’autres hypothèses de recherche telles que celle impliquant des éléments structuraux de l’espace dans les cours arrière des maisons qui apparaissent sur la maquette Duberger de 1815.

Ainsi vont les découvertes archéologiques, souvent inattendues et parfois inexpliquées où le vrai peut quelques fois n’être pas vraisemblable. Car la règle d’or en archéologie urbaine, c’est que tout n’est pas consigné dans les archives, tout n’est pas dessiné sur les plans historiques, qu’il y a toujours des surprises. Sinon, à quoi bon faire de l’archéologie ?

Jacques Levasseur de Neré, Plan de la ville de Québec, 1709

Sauf que, la découverte d’une palissade à cet endroit n’aurait rien d’inattendu. Effectivement, des vestiges avaient été mis au jour par des fouilles contrôlées extensives sur cette même propriété en 2016. La datation dendrochronologique des pièces de bois retrouvées en 2016 correspond au moment de la construction des remparts de 1693. D’autres vestiges attribués au rempart de Beaucours avaient été découverts par la Ville de Québec en 2011 à proximité, au monastère des Ursulines et d’autres par l’Université Laval au palais de l’intendant qui ont été datés autour de 1690 par la dendrochronologie. Les découvertes de 2011, 2016 et de 2018 doivent maintenant être rassemblées sur un seul plan géoréférencé du secteur que pourrait fournir la Ville de Québec. Une représentation précise de tous les vestiges dans l’espace tridimensionnelle est essentielle afin de bien les comprendre.

Mises à part les contradictions entre les découvertes de 2016 et celles de 2018, le cas présent pose la question de la méthodologie retenue pour cette intervention. Depuis quelques années, sans que la Loi sur le patrimoine culturel ait été modifiée dans ce sens, le MCC impute au promoteur la responsabilité du volet archéologique de son projet d’aménagement. Le MCC exerce toutefois, en principe, un contrôle serré sur cette méthodologie car il intervient à trois moments différents. Dans un premier temps, le MCC impose au promoteur, dans son autorisation de réalisation des travaux, le type d’intervention archéologique qui doit être effectué. Quel a été le mode d’attribution des contrats dans ce cas ? Dans quelles conditions de travail ont été placés les archéologues ? Ensuite, le MCC émet un permis de recherche archéologique et homologue ainsi la méthodologie proposée par le promoteur. Finalement, le MCC approuve le contenu du rapport déposé en vertu dudit permis de recherche archéologique à la fin du projet.

Comment se peut-il donc que ce projet – effectué sur un site archéologique préalablement connu à l’intérieur du site patrimonial du Vieux-Québec et inscrit sur la liste des sites du patrimoine mondial en raison de ses fortifications – ait pu commencer par une surveillance archéologique de l’excavation de masse n’utilisant que de la machinerie lourde ? N’aurait-il pas été plus avisé d’adopter une approche préventive et de réaliser une fouille archéologique contrôlée avant le début de la construction par le développeur ? C’est la fouille fine qui rend possible l’excavation soignée de la stratigraphie ainsi que l’identification des contextes archéologiques essentiels à la compréhension de la relation entre couches archéologiques, vestiges et les objets retrouvés.  C’est cette compréhension fine qui est nécessaire à la prise de décision pour la conservation in situ des vestiges et leur mise en valeur, le cas échéant. C’est d’autant plus important lorsque ceux-ci sont en lien direct avec le motif de l’inscription de Québec sur la liste des sites du patrimoine mondial.

Suite aux débats dans les médias, le MCC a déclaré que l’interprétation des vestiges du site est réglée car il y a eu consensus... Une telle position ne tient pas la route car la science ne se fait pas par consensus. La science avance en faisant la démonstration que l’ensemble des faits observés peuvent être expliqués ou peuvent rester pendant longtemps inexpliqués. La recherche sur ce site doit maintenant aborder toutes les interrogations qui ont été soulevées. Y répondre est une question de principe dans une ville qui est justement fière de son statut de ville du patrimoine mondial, une question de crédibilité pour la gestion de ce patrimoine archéologique. Une question qui dépasse les intervenants cités dans les reportages récents.

Enfin, les difficultés constatées dans le mode de gestion du patrimoine enfoui ne sont pas étrangères à la vague de démolitions effrénée de bâtiments patrimoniaux ces dernières années. La ministre de la Culture, en réponse à l’intérêt des citoyens et des médias face à ces démolitions, s’est engagée à réviser la Loi sur le patrimoine culturel. Le temps ne serait-il pas venu de rétablir dès maintenant la rigueur dans la pratique de l’archéologie au Québec, d’introduire des notions d’archéologie préventive dans cette Loi et d’encadrer la responsabilité des promoteurs ? Le MCC pourrait par la même occasion mettre sur pied un comité scientifique indépendant capable d’évaluer le contenu des rapports de recherche qui lui sont soumis et capable de profiter de la valeur ajoutée à la connaissance de notre histoire par chacun des rapports d’intervention déposés au MCC. Ce comité pourrait identifier les problématiques de recherche, des analyses plus poussées lorsque requises et des opportunités de mise en valeur. Un tel comité constitué de personnes compétentes assurerait la valorisation des connaissances afin de mieux connaître notre histoire, pour mieux se connaître nous-mêmes. Une telle approche, par un suivi serré de la recherche archéologique, contribuerait grandement à pérenniser la recherche archéologique par le développement des connaissances.

Enfin — et voilà l’autre éléphant dans la pièce —, le MCC doit investir dans la formation des intervenants dans les MRC et les municipalités qui ont maintenant la lourde tâche de la gestion des questions patrimoniales dont il s’est largement délesté depuis la refonte de la loi en 2011.

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«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.