De nombreux témoignages historiques attestent de la présence, sinon même de l’abondance, du caribou des bois au XIXe siècle, très loin au sud de son aire de répartition actuelle.

Où sont allés les caribous d’Amqui?

«J’ai lu votre article «Le grand méchant randonneur», paru le 29 décembre, au sujet des caribous de la Gaspésie. Pourriez-vous demander à votre expert (Martin-Hugues St-Laurent, UQAR) quelles preuves il a en mains pour dire qu’il se chassait du caribou dans la région d’Amqui dans les années 1930?» demande Paul Brodeur, de Sherbrooke.

Ces preuves-là, m’a indiqué M. St-Laurent lors d’un échange de courriels, «nous viennent des relevés forestiers que des arpenteurs ont réalisés dans les années 1900 à 1950. Les rangs, lots, chaînons, etc. étaient arpentés pour décrire les ressources forestières disponibles, et les animaux rencontrés étaient notés. Nous sommes à compléter un article pour le Canadian Journal of Zoology sur ce sujet, et nos résultats (encore non publiés) sont sans équivoque, il y avait du caribou jusqu’à la fin des années 1920 au Bas-Saint-Laurent et dans la pointe ouest de Chaudière-Appalaches».

De nombreux autres témoignages historiques attestent également de la présence — sinon même de l’abondance — du caribou des bois au XIXe siècle, très loin au sud de son aire de répartition actuelle. Par exemple, un guide de chasse du Nouveau-Brunswick, Bert Moore (1883-1972), a laissé des notes où il écrivait qu’«en 1900, il y avait très peu de cerfs de Virginie dans le secteur Tobique-Nepisiguit [au centre de la province, NDLR], mais on y trouvait du caribou en grand nombre».

Pour tout dire, le caribou des bois se rendait jusqu’aux États-Unis. Il ne reste aujourd’hui qu’un infime vestige de ces caribous «américains», soit un tout petit groupe d’une douzaine de têtes vivant dans la partie sud des montagnes Selkirk (dans les Rocheuses), à cheval sur l’Idaho et l’État de Washington. Mais pour  combien de temps encore?

Plusieurs facteurs se sont probablement conjugués pour faire reculer le caribou jusque dans le Moyen-Nord, mais tout indique que c’est une chasse abusive qui fut la cause primaire de sa disparition dans le Sud, dit Steeve Côté, biologiste et spécialiste des grands herbivores de l’Université Laval. Il se pratiquait une chasse commerciale où les animaux abattus étaient vendus dans des marchés ou à des restaurants — et ça aussi, d’ailleurs, ça a laissé des traces historiques.

Des témoignages d’époque relatent que ces caribous-là étaient plus faciles à chasser que le cerf et l’original. Les troupeaux ne se sauvaient apparemment pas toujours quand les chasseurs commençaient; il arrivait qu’ils se mettent à courir plus ou moins en rond jusqu’à ce que toute la harde ait été abattue. Pour avoir déjà chassé le caribou (migrateur) moi-même, je n’ai jamais vu de troupeau tourner en rond quand on tire dessus, mais je peux témoigner que c’est une chasse beaucoup plus facile que l’orignal ou le «chevreuil». Ceci expliquant peut-être cela…

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«Dans votre article du 29 décembre, vous écrivez qu’«il y a eu des épisodes de maladie assez impressionnants dans les années 1910 et 1920». J’aimerais savoir de quelles maladies il s’agissait exactement», demande Robert Patenaude, de Lévis.

Hormis la surchasse, en effet, les maladies semblent avoir joué un rôle dans la disparition du caribou dans le sud du Québec, mais on ignore quel pathogène a frappé les populations déjà très déclinantes au début du XXe siècle, disent MM. St-Laurent et Côté.

L’hypothèse la plus plausible pour l’instant, disent-ils, est celle du «vers des méninges» (Parelaphostrongylus tenuis). Celui-ci appartient à la famille des nématodes, qui sont des vers microscopiques dont une bonne partie sont des parasites. C’est le cas de P. tenuis, qui infecte souvent les méninges (c’est-à-dire les membranes qui enveloppent et protègent le cerveau) du cerf de Virginie. Le cerf s’accommode assez bien de sa présence, mais ce n’est pas le cas du caribou et de l’orignal, pour qui la maladie est souvent mortelle. Le vers, chez ces espèces, n’infecte pas seulement les méninges, mais «déborde» dans le système nerveux lui-même, avec des conséquences funestes.

Or le XIXe siècle et le début du XXe sont justement une époque où l’industrie forestière a connu un grand essor en Gaspésie et dans le sud du Québec en général. Combiné à des activités minières dans certaines régions, les coupes ont beaucoup réduit les superficies de forêts matures dans la péninsule, forêts matures qui sont l’habitat obligé du caribou forestier. Le lichen, sa principale source de nourriture, pousse en effet surtout dans des boisés qui ont 80 ans et plus. Une fois rasés, ceux-ci finissent bien sûr par repousser, mais ils sont alors (évidemment) remplacés par des arbres plus jeunes — et ces forêts «immatures» favorisent beaucoup plus le cerf de Virginie.

On peut donc imaginer que ces bouleversements auraient permis au cerf de se multiplier, qu’il y aurait alors eu plus de vers des méninges dans la région et que plus de caribous en seraient morts. Mais ce n’est vraiment rien de plus qu’une hypothèse, notons-le, et il se peut aussi que cela n’ait pas été la seule maladie.

«La principale pourrait être le ver des méninges qui a anéanti tous les efforts de réintroduction de caribous entre autres en Nouvelle-­Angleterre (1963 et 1970) et dans les Maritimes (années 60), indique M. St-Laurent. Sinon, une maladie encore non identifiée semble avoir fait des ravages dans les années 1920-1930 au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, et certainement aussi au Nouveau-Brunswick et les territoires plus au sud. Malheureusement, il est impossible de trouver une trace du pathogène en question dans les archives. En l’absence de tissus, ce n’est pas simple, mais on parle de plusieurs dizaines ou même de centaines de caribous morts.»