Un membre de l'équipe du Musée d'histoire naturelle de San Diego est à l'oeuvre sur le site paléontologique Cerutti Mastodon, en Californie.

Néandertal a-t-il surfé en Californie?

Un peu partout dans le monde, beaucoup de sourcils d'anthropologue ont dû se lever d'étonnement au cours des dernières heures... Alors que l'arrivée du genre humain en Amérique est généralement datée à 14 000 ans, avec quelques «preuves» controversées remontant jusqu'à 25 000 à 40 000 ans, une équipe américaine vient de faire littéralement exploser les «enchères» : 130 000 ans, soit une époque où l'homme de Néandertal vivait encore et où l'Homo sapiens moderne (notre espèce) n'était même pas encore sortie d'Afrique...
Publiée mercredi dans la prestigieuse revue savante Nature, la trouvaille n'a pas fini de faire jaser. Elle est basée sur un réexamen minutieux d'un site paléontologique déjà connu, nommé «Cerutti Mastodon», en Californie. On y avait trouvé des ossements de mastodontes et ce qui ressemblait à des enclumes de pierre, mais on n'était encore jamais arrivé à dater le site.
C'est ce qu'une équipe dirigée par Thomas Deméré, du Musée d'histoire naturelle de San Diego, vient de faire. Leur article décrit le fin détail de ce qui a été déterré sur le site archéologique. Aucun ossement d'hominidé n'a été trouvé sur place, mais plutôt des os de mastodonte qui ont été recouverts de sédiments par un ancien bras de rivière qui passait par là. Les os portent clairement des marques de percussion et sont concentrés en deux endroits autour de roches qui semblent avoir servi de marteau et d'enclume. Les archéologues ont d'ailleurs retrouvé des éclats tout autour et sont même parvenus, dans certains cas, à retrouver leur emplacement initial sur les os et les roches - un signe clair que les os ont été cassés en les frappant à l'aide des pierres.
«Les hypothèses alternatives [comme l'action d'un grand carnivore, ndlr] n'expliquent pas adéquatement les observations», écrivent M. Deméré et ses collègues, notamment parce que les traces laissées par les dents sont différentes. En outre, des os faciles à briser pour en tirer la moelle, comme des côtes, ont été laissés intacts. Et tout indique que l'ancien bras de fleuve qui a recouvert l'endroit par la suite n'avait pas un courant assez fort pour transporter les roches - encore moins les briser.
Débats inévitables
La datation risque toutefois d'être le point le plus débattu. Les ossements n'avaient plus assez de collagène ou d'un autre tissu pour être datés au carbone-14. Une autre technique, nommée «datation par luminescence», a été tentée mais n'a fourni qu'un âge limite d'au moins 60-70 000 ans. Une troisième technique, appelée «datation thorium-uranium», a été tentée sur plusieurs fragments d'os et a donné un âge d'environ 130 000 ans.
Voilà qui, si la découverte se confirme, forcera à réécrire quelques pages des livres d'histoire. Jusqu'à présent, les seuls ossements humains trouvés dans les Amériques appartiennent à l'Homo sapiens moderne. Or celui-ci est sorti d'Afrique quelque part entre 50 et 100 000 ans avant aujourd'hui. Ceux qui auraient brisé des os de mastodontes en Californie il y a 130 000 ans ne pouvaient donc pas être des humains d'aujourd'hui - et on ignore complètement de qui il pouvait s'agir.
Reste maintenant à voir comment la communauté scientifique accueillera les conclusions de M. Deméré et de ses collègues. La revue Nature a publié en même temps un commentaire de l'archéologue Erella Hovers, de l'Université hébraïque de Jérusalem, qui qualifie le travail de «rigoureux» et prévoit que ces preuves «pourraient être plus difficiles à réfuter [que les autres indices connus d'occupation humaine très ancienne des Amériques], même s'il reste encore des trous béants à combler dans l'hypothèse des hominidés proposée ici».
Mais d'autres sont nettement moins impressionnés. «Si vous voulez repousser l'antiquité humaine au Nouveau Monde de plus de 100 000 ans d'un seul coup, il vous faudra un dossier archéologique de loin supérieure à celui-ci», a commenté l'archéologue David Meltzer, de l'Université Southern Methodist (Dallas).