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Masques à l'extérieur: «pas de science» ou juste «ras-le-bol»?

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
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BLOGUE / Ainsi donc, on ne sera pas obligé de porter le masque lors de nos activités extérieures. Tant mieux, ça ne faisait pas l'affaire de grand-monde — certainement pas la mienne, en tout cas —, et les réseaux sociaux s'étaient rapidement enflammés pour dénoncer le fait que cette nouvelle obligation n'était pas fondée en science. Ça n'était pas faux, comme dirait l'autre, mais je ne suis pas convaincu que c'est vraiment ça qui a choqué à ce point. Je m'explique...

Commençons par ce qui est sans doute la seule chose qui soit à peu près claire en tout ceci : même s'il n'y a pas beaucoup d'études là-dessus, il est acquis que le risque de transmission de la COVID-19 à l'extérieur est beaucoup, beaucoup plus bas qu'à l'intérieur. Les distances entre les gens sont généralement plus grandes quand on est dehors, les rayons UV du soleil sont connus pour détruire le virus assez rapidement, les volumes d'air impliqués sont sans commune mesure (donc le virus est plus «dilué») et le vent empêche de manière plus ou moins continue le virus de s'accumuler dans un même volume d'air. Si bien que quand on regarde les quelques études qui ont documenté la question, on trouve grosso modo ceci :

- Un article paru dans Indoor Air a examiné 318 éclosions de COVID-19 survenues au tout début de 2020 en Chine, et n'en a trouvé qu'une seule (représentant un minuscule 2 cas sur un total de 7300) qui est arrivée au grand air.

- Une revue de littérature qui a trouvé que «moins de 10 %» des infections à la COVID-19 surviennent à l'extérieur, et que le risque de contagion y est 18-20 fois moindre qu'à l'intérieur.

- Une analyse d'échantillons d'air parue l'automne dernier dans Environment International qui a conclu qu'en Italie au printemps 2020, «l'air extérieur des aires résidentielles et urbaines n'était généralement pas infectieux [...] à l'exception possible des sites très achalandés».

- Une étude parue en juin 2020 dans Wellcome Open Research a trouvé que «la plupart» des éclosions ont lieu à l'intérieur.

- Ainsi qu'une couple de prépublications (des études pas encore revues par les pairs, donc a priori pas aussi fiables) allant dans le même sens.

Il y a bien eu une étude de simulation qui a montré que dans certaines conditions météorologiques (un air très stable, essentiellement), le risque de transmission à l'extérieur pouvait être relativement élevé, et une autre qui a souligné qu'on avait peut-être sous-estimé certaines sources de contagion extérieure, mais dans l'ensemble tout penche pas mal du même bord : au grand air, le risque est vraiment très, très diminué.

Les gens qui se scandalisaient de l'absence d'assises scientifiques appuyant cette nouvelle obligation n'avaient donc pas tort : si la grande majorité des infections survient en-dedans, il y a tout lieu de croire qu'imposer le masque à l'extérieur n'aurait pas fait une grosse différence.

Sauf que... D'une part, il n'est pas si clair que ça qu'il n'y a aucun fondement scientifique dans l'idée de rendre le masque obligatoire dehors dans certaines circonstances. Toutes les études que je viens de citer ont en commun d'avoir pris leurs mesures pendant la première vague de COVID-19, soit avant que les variants plus contagieux ne deviennent dominants. Elles ne sont donc pas aussi éclairantes qu'il n'y paraît. Et puis, en janvier, quand le médecin-chef britannique Chris Whitty a recommandé de porter le masque à l'extérieur au moins dans certaines endroits (quand on fait la file, par exemple), il s'est trouvé des virologues et des épidémiologistes pour être d'accord avec lui. Pas tous, certes — d'aucuns estimaient que cela ne changerait à peu près rien puisque les grands rassemblements extérieurs étaient déjà interdits — mais il y en avait.

D'autre part, et c'est ici le point qui m'intrigue le plus dans la levée de bouclier des 24 dernières heures, la plupart des gens que j'ai vu se choquer sont loin d'être des anti-masque à tout crin, des «conspirationnistes», des «fans de CHOI», appelez-les comme vous voulez. Ce sont des gens qui avaient en général très bien accepté le masque obligatoire dans les commerces imposé l'été dernier, à un moment où justement les démonstrations de son efficacité (tout particulièrement celle des masques-maison) n'étaient pas si blindées que ça — moins qu'elles le sont maintenant, en tout cas. Ce n'est pas pour rien que le directeur de la santé publique du Québec, Dr Horacio Arruda, émettait de gros doutes à son sujet en mars 2020, même s'il s'est évidemment ravisé depuis.

Ces gens-là, à ma connaissance, ne s'étaient pas davantage fâchés de l'imposition d'un couvre-feu, même si on n'avait pas de preuves particulièrement solides que cela donnait de bons résultats — dans leur cas parce que cette preuve est extrêmement difficile à faire. Encore ici, Dr Arruda avait admis lors de l'annonce que «si vous me demandez s’il y a une étude contrôlée qui démontre ça [l’efficacité des couvre-feux], la réponse est non», mais ils avaient emboîté le pas quand même. Comme il existait peu de travaux sur ces mesures, et comme on était en pleine montée des cas, on se contentait d'un mécanisme probable et de l'avis d'experts. Ce qui était la chose raisonnable à faire à mon avis, s'il est besoin de le préciser.

Or à cet égard, le cas du masque obligatoire à l'extérieur n'était pas très différent. On avait des avis d'experts (même s'ils ne sont pas unanimes) de même qu'un mécanisme probable (la contagiosité plus grande des variants) permettant d'imaginer que cela ferait une certaine différence, même si tout le monde s'entendait pour dire qu'il ne fallait pas s'attendre à des miracles. En outre, on se trouve de nouveau en pleine montée des nouveaux cas et des hospitalisations. Mais cela a quand même provoqué un tollé chez ces gens-là.

Je ne dis pas qu'ils ont cyniquement instrumentalisé la minceur des preuves scientifiques sur l'efficacité du masque à l'extérieur. Je n'ai aucun mal à croire qu'ils étaient sincères dans leurs dénonciations. Mais je me dis qu'il doit bien y avoir autre chose aussi, puisque ils ont déjà passé l'éponge sur des «flous» assez comparables dans le passé. Alors quoi ?

Je n'ai rien de plus qu'une hypothèse (et encore, il serait sans doute plus juste d'appeler ça une impression) : un certain ras-le-bol, une de ces «allures de goutte qui fait déborder le vase» dont le collègue de La Presse Patrick Lagacé parlait dans sa chronique de ce matin. Pendant longtemps, ceux qui défiaient les règles sanitaires étaient sévèrement jugés, non sans raison d'ailleurs, quand ils ne se faisaient pas insulter. (Petite parenthèse pour dire qu'à mon sens, on ne devrait jamais traiter quelqu'un de «covidiot», de «touristata» ou de ces autres termes qui n'ont pas d'autre fonction que le mépris, même si on s'entend que les «COVID sceptiques» ne sont pas tous polis, pour dire le moins. Mais bon, c'est une autre histoire.) Pendant longtemps, donc, on a décrit comme des caprices l'idée d'aller au resto malgré la situation, d'enfreindre les règles sanitaires pour prendre un verre entre amis, d'ignorer la pandémie pour recevoir sa famille, etc. Et il est vrai qu'à court terme, c'en sont, des caprices. Ça n'est certainement pas un gros sacrifice de se priver de ça pendant un certain temps.

Sauf que dans la longue durée, aller au restaurant de temps en temps, faire un 5 à 7 avec ses chums de temps en temps, organiser un souper de famille de temps en temps, sur le long terme, non, ce ne sont pas caprices. Ça s'appelle quelque chose comme «vivre». Et il se trouve que ça fait plus d'un an qu'on vit confiné, alors cela fait un certain temps déjà qu'on a quitté le court terme. On n'est peut-être pas encore tout à fait dans le long terme (je vous laisse tirer la ligne qui sépare le court et le long), mais on y arrive.

Alors vous me direz bien ce que vous en pensez, mais peut-être que ce «scandale» autour du masque obligatoire dehors marque un changement. La réserve de discipline collective est peut-être en train de s'épuiser, si bien que des gens qui s'étaient contentés des preuves passables jusque-là (je répète qu'il s'agissait de la chose rationnelle à faire dans les circonstances) commencent maintenant à en exiger de meilleures avant d'accepter que l'on limite encore davantage leurs libertés.

Certains s'en réjouiront, diront qu'il était à peu près temps que ces gens se «réveillent». D'autres s'en désoleront parce que cela pourrait mener à gonfler la troisième vague — et c'est effectivement un risque, c'est indéniable. Personnellement, je vais juste espérer que nos réserves de discipline collective sont encore suffisantes pour nous rendre jusqu'au bout de la vaccination...

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