Masque obligatoire: le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein?

BLOGUE / Côté timing, le physicien de l'Université de Montréal Normand Mousseau pouvait difficilement espérer mieux — ou pire, selon le point de vue. Sa lettre ouverte dans laquelle il dénonce l'obligation de porter un masque dans les lieux publics fermés de Montréal («Masque obligatoire, science optionnelle») a été publiée dans La Presse à peine 48 heures avant que le gouvernement n'annonce que la même mesure s'appliquera à tout le Québec à partir de samedi prochain.

Essentiellement, il y critique les bases scientifiques sur lesquelles l'administration Plante a appuyé sa décision, bases qui lui semblent nettement insuffisantes pour imposer le masque à tous : «les évidences scientifiques démontrant l’utilité du port du masque généralisé pour éviter la propagation d’un virus sont très faibles, particulièrement dans un contexte où ce virus est très peu répandu (on parle, au Québec, par exemple, de moins de 100 nouveaux cas par jour, pour une population de plus de 8 millions d’individus) et que des mesures de distanciation physique sont en place», écrivait-il.

Dans un débat comme celui sur le port du masque où beaucoup de gens sont très à cran — soit parce qu'ils craignent la COVID-19 comme la peste, soit parce qu'au contraire ils ne s'en soucient guère, voire contestent son existence, et refusent catégoriquement le port du masque —, la lettre de M. Mousseau a causé les remous auxquels on pouvait s'attendre. Quelques lecteurs m'ont aussi demandé ce que j'en pensais. Alors comme nous allons tous devoir porter des masques dans quelques jours, voyons ce qu'il en est.

D'abord, est-il vrai que les preuves scientifiques de l'efficacité du port généralisé du masque sont à ce point «faibles» ? On peut aisément trouver des études qui penchent en faveur du port du masque, il faut le dire — la Fédération des médecins spécialistes du Québec le soulignait d'ailleurs sur Twitter dans une réplique à M. Mousseau. Il y a par exemple des études de physique comme celle-ci sur la dispersion des gouttelettes dans l'air, avec et sans masque. Et si la COVID-19 se propage dans des gouttelettes infectées que l'on projette dans l'air en toussant, en éternuant ou même simplement en parlant, il est entièrement logique de penser qu'un masque qui empêche leur dispersion freinera notablement la propagation de la maladie.

Cependant, entre «implication logique» et «effet prouvé», il y a une bonne marge en science, et elle n'est pas toujours facile à franchir. Dans une revue de la littérature scientifique publiée le mois dernier dans The Lancet, des chercheurs ont trouvé toute une série de travaux suggérant que oui, on a des raisons de penser que le port du masque semble bel et bien prévenir la propagation de la COVID-19. Mais pour toutes sortes de raisons, ils indiquent que leur niveau de certitude envers cette conclusion est «bas» :

La plupart des études prises en compte par The Lancet ne portaient pas sur la COVID-19 elle-même, mais sur deux autres coronavirus apparus récemment, soit le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS). Il n'est pas sûr du tout que ces deux-là se comportent vraiment comme la COVID-19. De plus, la grande majorité de ces travaux avaient mesuré la prévention des infections en milieu hospitalier, et non dans la communauté. À cause de cela, c'est surtout l'efficacité de masques spécialisés et extrêmement performants, comme les N95 ou des masques chirurgicaux, qui a été examinée, et non celle de masques en tissus ou d'autres matériaux beaucoup moins efficaces dont sont faits les couvre-visage de M. et Mme Tout-le-Monde. Les conclusions tirées dans des contextes particuliers peuvent-elles être généralisées ? Cela ne va pas de soi, d'où le peu d'assurance que les auteurs de The Lancet montrent envers leurs résultats.

Il y a aussi un certain nombre d'études plus récentes comme celle-ci parue dans Health Affairs, qui mesurent la propagation dans des endroits ayant rendu le port du masque obligatoire à d'autres juridictions où il est optionnel. Mais ce n'est pas particulièrement solide non plus parce que comparer des populations entières est très loin d'être idéal (il faut tendre le plus possible des données individuelles), et l'obligation légale de porter un masque ne renseigne pas forcément sur son respect et son application.

Tout ça pour dire qu'on n'a pas vraiment le choix donner raison à M. Mousseau sur ce point précis (je reviens tout de suite sur le reste) : les preuves démontrant que le port généralisé du masque, et pas seulement des N95 en clinique, freine bien la progression de la COVID-19 sont effectivement minces. À cet égard, d'ailleurs, cette série de commentaires d'épidémiologistes et d'experts publiée le week-end dernier sur le site du Science Media Centre britannique est assez parlante. Appelés à se prononcer sur une déclaration du premier ministre Boris Johnson, qui disait songer à rendre le masque obligatoire dans les espaces publics fermés, tous ont souligné un «manque de preuve d'efficacité dans le monde réel», des «résultats mitigés» et un niveau de preuve «extrêmement faible».

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Alors une fois qu'on sait cela, qu'est-ce qu'on fait ? On peut emprunter la même voie que M. Mousseau et conclure que si les preuves d'efficacité manquent à ce point, alors on ne peut pas justifier l'obligation de porter le masque. C'est une position qui se défend tout à fait bien, d'un point de vue logique.

Mais il existe une autre possibilité, que bien des épidémiologistes privilégient. Sans avoir de preuve au sens (le moindrement) fort, on a quand même des motifs raisonnables de croire que ça marche, ou du moins que le masque, même en simple tissu, fait une différence. Pas aussi forte que les masques médicaux, c'est vrai, mais il est raisonnable de penser que cela aide. Et comme il n'y a aucune espèce de conséquence à mettre un masque de temps en temps, hormis un désagrément mineur, alors il est tout aussi raisonnable de vouloir au bas mot promouvoir, et même obliger le port du masque dans certaines circonstances. D'autant plus que, pour l'instant, on n'a pas beaucoup d'autres alternatives.

C'est pas mal ce que Dr Ben Killingley, des hôpitaux du University College de Londres, a dit au Science Media Centre : «Cette pandémie-ci a posé des défis qui nous étaient jusqu'ici inconnus. Nos plans et nos stocks [de masques médicaux] avaient été conçus en fonction d'une pandémie d'influenza, mais cette pandémie de SRAS-CoV2 [le virus qui cause la COVID-19] s'est présentée avec des taux de transmission plus élevés, aucun traitement antiviral et aucune indication que nous aurons un vaccin bientôt. Elle représente donc un problème très différent et la barre, pour ainsi dire, a été abaissée : tout ce qui pourrait aider doit maintenant être considéré si les inconvénients peuvent être minimisés.»

C'est essentiellement le même esprit que l'on retrouve dans cette lettre publiée en mai dans la revue médicale Annals of Internal Medicine : non, certes, les couvre-visage en simple tissus ne filtrent pas aussi efficacement que les masques médicaux, loin s'en faut, mais «le point n'est [justement] pas qu'un certain nombre de particules passent à travers, plaidaient les auteurs. C'est plutôt qu'un certain nombre sont stoppées, en particulier lors de l'expiration. Toute particule infectée qui est retenue dans un masque est une particule qui ne restera pas suspendue dans les airs sous forme d'aérosol ou qui n'atterrira pas sur une surface pour se retrouver ensuite sur une main». Même si ce sont seulement entre 10 et 40 % des aérosols qui restent dans le masque, comme des études ont montré pour certains tissus, c'est toujours ça de pris.

Je pense que c'est dans ce sens qu'il faut comprendre le fait que la plupart des autorités de santé publique du monde recommandent désormais le port du masque, notamment l'Organisation mondiale de la santé, le CDC aux États-Unis, Santé Canada, et ainsi de suite. Les preuves d'efficacité sont loin d'être en béton, c'est vrai, mais on sait que cela ne peut pas nuire, et on a des raisons de croire que cela aide dans une certaine mesure, alors allons-y.

Pour ce que cela vaut : personnellement, j'ai fini par me laisser convaincre. Ça m'a pris un certain temps (mea culpa) parce que je craignais l'inconfort, non sans raison d'ailleurs, mais à force de voir passer ces études et ces avis d'experts, porter le masque (dans les lieux publics fermés) a fini par me sembler la chose la plus rationnelle à faire.

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