En 2016, un ingénieur rédigeait une «fiche» à l'intention du ministre Arcand qui affirmait que le gouvernement n'avait pas l'expertise nécessaire pour encadrer le secteur des pipelines. La note aurait été étouffée, selon le syndicat des ingénieurs.

Manque d'expertise dans un ministère: un cri d'alarme étouffé par Québec?

Un ingénieur des Ressources naturelles a dénoncé dès l'an dernier le manque d'expertise de son ministère en matière de pipelines dans une note à l'intention du ministre Pierre Arcand, mais tout indique que l'alarme a été étouffée par ses supérieurs, dénonce son syndicat, l'Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ).
Selon le secrétaire-trésorier du syndicat, Andy Guyaz, il s'agissait d'une «fiche Assemblée nationale», c'est-à-dire une note à l'intention d'un ministre - Pierre Arcand, dans le cas du Ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles (MERN) - dans l'éventualité où il se ferait questionner sur un sujet en particulier. En avril 2016, quand Le Soleil a publié une entrevue avec un ingénieur ayant une longue expérience des pipelines et qui disait que le gouvernement du Québec n'avait pas l'expertise nécessaire pour encadrer ce type d'activités, une «fiche» a été demandée à un ingénieur du MERN.
Or, dit M. Guyaz, le texte initial de la «fiche» confirmait les informations du Soleil : le MERN, affirmait-il, n'a pas l'expertise nécessaire pour bien règlementer et surveiller ce secteur. Mais «le supérieur de notre ingénieur a repris cette note-là et a plutôt brodé une fiche sur deux pages disant qu'il y a plein d'expertise au ministère. Mais il s'est exprimé au sens large : au lieu de répondre juste sur les pipelines, il a écrit qu'il y avait plein de gens et de scientifiques qui travaillent au MERN pour répondre à tout. Alors le gestionnaire a noyé le poisson», dénonce M. Guyaz.
L'APIGQ a invité le mois dernier ses membres à témoigner de l'impact de la perte d'expertise au gouvernement du Québec. Dans un courriel que le syndicat a partagé avec Le Soleil, le même ingénieur a déploré que «quand nous soulevons ce genre d'enjeu à nos gestionnaires, il n'y a aucune écoute. Nous nous faisons dire de faire de notre mieux, et le plus rapidement possible».
Rappelons que l'APIGQ est présentement en grève et cherche à exercer de la pression sur son employeur. Ses 1400 membres, qui débrayent depuis le 24 mai, ont déposé de nouvelles offres cette semaine.
Ces révélations font suite à celles parues dans La Presse, mercredi, où le syndicat révélait un autre signe du manque d'expertise du MERN - lequel résulterait du fait que le public paye ses ingénieurs nettement moins que le privé. À l'heure actuelle, le provincial travaille sur quatre projets de règlement pour encadrer l'industrie pétrolière et gazière : un sur les redevances, un sur les permis, et deux morceaux plus techniques sur les activités terrestres et en mer de l'industrie. Or les trois ingénieurs qui planchent sur ces règlements totalisent environ trois ans à l'emploi des Ressources naturelles. Avant leur embauche dans la fonction publique, chacun comptait quelques années d'expérience au privé, mais aucun n'avait oeuvré dans le secteur pétrolier.
«Les ingénieurs impliqués dans le dossier reconnaissent leur manque d'expertise dans le domaine des hydrocarbures. Ils ont demandé et réitéré leurs besoins de formation sur la fracturation hydraulique. Les gestionnaires ne leur ont pas accordé de formation avant d'entreprendre la rédaction de la règlementation. De plus, ces ingénieurs n'ont aucune expérience en rédaction règlementaire et n'ont reçu aucune formation en la matière», a également dénoncé l'APIGQ par voie de communiqué.
Il n'a pas été possible de s'entretenir avec M. Arcand, mercredi, mais le MERN a émis un communiqué pour défendre la solidité de sa démarche. «Je tiens à réaffirmer qu'aucun règlement concernant l'exploration et l'exploitation des hydrocarbures au Québec ne sera publié sans que l'expertise d'ingénieurs et de professionnels compétents ait été mise à profit», y a indiqué le ministre des Ressources naturelles. Le communiqué souligne qu'une «quinzaine de personnes» travaille à la rédaction des futurs règlements et évoque des collaborations avec les gouvernements d'autres provinces, notamment l'Alberta Energy Regulator.
De son côté, le président du Conseil du Trésor, Pierre Moreau, a commenté mercredi matin la grève des ingénieurs en se disant d'avis que la rémunération globale des ingénieurs du provincial est adéquate, mais qu'il serait envisageable de la moduler pour certaines expertises particulières. Pour le reste, dit-il, «il n'y a pas de difficulté d'attraction [des ingénieurs], et il n'y a pas de difficulté de rétention».
«Il y a un passage dans le rapport de la Commission Charbonneau [qui avait soulevé le problème du manque d'expertise technique au gouvernement, NDLR] qui dit que, pour des expertises pointues, le fait d'aller à l'externe est une bonne méthode pour le gouvernement. Et pourquoi ça? Parce qu'on ne doit pas tous les jours rédiger des règlements sur l'exploitation du pétrole et du gaz», dit M. Moreau.