Des travaux avaient remonté la filiation jusqu'à une fille du roy en particulier, qui serait la «patiente zéro» d'une grande partie des cas de T14484C au Québec, une mutation assez fréquente dans la population canadienne-française.

«Malédiction» datant de la Nouvelle-France

Elle est débarquée en Nouvelle-France quelque part dans les années 1660, c'était une «fille du roy». Elle ne pouvait pas s'en douter, à l'époque, mais elle était porteuse d'une mutation génétique qui allait avoir des conséquences graves pour certains de ses descendants. Au point, même, que la sélection naturelle aurait en principe dû la faire disparaître rapidement. Mais la mutation n'est jamais partie, et des chercheurs québécois y voient maintenant une preuve de l'existence d'un phénomène nommé malédiction de la mère...
«Notre gros résultat, c'est l'effet sur la mortalité infantile : juste ça, c'est suffisant pour soutenir l'hypothèse de la malédiction maternelle», dit le professeur de génétique de l'UQTR Emmanuel Milot, premier auteur avec Claudia Moreau (CHU Sainte-Justine) d'un article qui vient de paraître dans la revue savante Nature - Ecology and Evolution.
La mutation en question ne concerne pas l'ADN que l'on trouve dans le noyau de nos cellules - celui qui détermine la couleur des yeux, des cheveux, la taille, etc. -, mais bien le matériel génétique présent dans une partie de nos cellules nommée mitochondrie. Les mitochondries sont des petites structures qui fournissent de l'énergie au reste de la cellule et qui ont leur ADN bien à elles parce qu'à l'origine, il y a environ 2 milliards d'années, elles étaient des bactéries qui ont fait une symbiose avec un de nos lointains ancêtres unicellulaires. La mutation, baptisée poétiquement T14484C, est à l'origine d'une maladie, la neuropathie optique héréditaire de Leber, qui cause la cécité permanente à partir de l'adolescence. Cela touche surtout les garçons, dans une proportion de 8 pour 1, pour des raisons qu'il reste à élucider.
Comme l'ADN mitochondrial (ou ADNm) se transmet uniquement par la mère (les hommes en ont aussi, bien sûr, mais ne le passe pas à leur descendance), des travaux antérieurs avaient remonté la filiation jusqu'à une fille du roy en particulier, qui serait la «patiente zéro» d'une grande partie des cas de T14484C au Québec, une mutation assez fréquente dans la population canadienne-française. Notons qu'on ne peut pas la nommer publiquement parce que certains de ses descendants actuels sont toujours porteurs et pourraient être retracés par des généalogistes.
Démarche contraire
L'équipe de M. Milot, elle, a fait le chemin inverse : en partant de la fille du roy, les chercheurs ont pu littéralement suivre la progression de la mutation d'une génération à l'autre dans le Registre de population du Québec ancien (RPQA), une base de données détaillées sur les naissances, les mariages et les décès de presque toute la population d'origine française qui a vécu au Québec entre 1608 et 1850. Tous ceux qui avaient une filiation mère-fille ininterrompue jusqu'à la fille du roy étaient nécessairement porteurs ou porteuses.
Et les chercheurs ont observé un véritable jeu de «souque à la corde», pour reprendre l'expression de M. Milot, entre l'ADN mitochondrial et celui du noyau.
En principe, les deux types d'ADN ont intérêt à travailler ensemble puisqu'ils appartiennent à la même personne, mais «la théorie prévoit qu'il peut y avoir des exceptions, dit M. Milot. Du point de vue de l'ADN mitochondrial, ce qui arrive aux garçons ne change rien pour sa transmission, alors si une mutation sur l'ADNm défavorise les garçons sans avoir d'impact sur les filles, il va se propager quand même».
C'est du moins une possibilité théorique qui s'appelle la «malédiction de la mère», en génétique, mais dont on n'avait jamais trouvé de cas concret.
«Succès reproducteur»
Et c'est bien ce que lui et ses collègues ont trouvé dans les bases de données généalogiques québécoises. Entre la naissance du premier enfant de la fille du roy en question, en 1670, et l'année 1775, les chercheurs ont identifié 190 porteurs de T14484C. En évaluant le «succès reproducteur» de chacun, soit grosso modo leur nombre d'enfants (ajusté pour tenir compte de quelques autres facteurs), ils ont établi que les femmes porteuses de cette mutation mitochondriale n'ont pas eu moins d'enfants que les non-porteuses - même qu'elles en ont eu légèrement plus, mais la différence n'était pas significative. Mais les hommes porteurs, eux, ont vu leur succès reproducteur diminué d'environ 35 %, «ce qui indique une forte sélection contre cette variante», écrivent les auteurs dans l'article.
Il semble qu'en plus de causer la cécité, cette mutation semble avoir été associée à une mortalité infantile plus élevée chez les garçons - ce qui était inconnu et a surpris les auteurs. C'est surtout cette mortalité plus forte en bas âge qui a nui aux succès reproducteurs des porteurs masculins.
M. Milot et son équipe se sont ensuite tournés vers une autre base de données généalogique (BALSAC) pour estimer la prévalence de T14484C au Québec jusqu'en 1960, et ont trouvé qu'elle était remarquablement stable, entre 0,6 et 0,8 par 10 000 personnes. Or d'après une simulation qu'ils ont faite, elle aurait grandement reculé si ses inconvénients avaient touché également les deux sexes, au point de disparaître «ou de devenir hypernégligeable dans les années 2000», dit M. Milot. Mais ce ne fut pas le cas.
Les auteurs ont également trouvé que les hommes porteurs de la mutation étaient sous-représentés parmi les hommes mariés, mais ils n'ont pas trouvé l'équivalent du côté des femmes.
Il s'agit là, concluent M. Milot et ses collègues, «ce qui pourrait bien être le premier cas connu de [la malédiction de la mère]».