Selon Charles Morin, professeur à l'Université Laval, moins de la moitié des insomniaques consultent et ceux qui le font se tournent généralement vers leurs médecins de famille, qui sont trop souvent mal outillés pour les aider.

L'insomnie mal traitée au Québec

«J'essaie de trouver une façon diplomatique de le dire aux médecins...»
Professeur à l'Université Laval, Charles Morin est un des plus grands spécialistes mondiaux des troubles du sommeil, et le constat qu'il pose est malheureusement très clair: l'insomnie, qui touche pourtant 10 % de la population de façon chronique, est bien mal traitée au Québec à l'heure actuelle. Moins de la moitié des insomniaques consultent et ceux qui le font se tournent généralement vers leurs médecins de famille, qui sont trop souvent mal outillés pour les aider.
«C'est incroyable ce que les médecins prescrivent pour les problèmes de sommeil, souvent sans données probantes. Encore cette semaine, je donnais une formation à des résidents en psychiatrie et je leur demande: où est-ce que vous avez appris ça, de prescrire du seroquel [un tranquillisant qui n'est pas d'une aide particulièrement grande pour dormir, ndlr]? Et ils m'ont dit: "Ah ben, c'est mon patron qui me l'a dit." Je suis vraiment étonné, on dirait des fois que c'est du bouche-à-oreille. Je ne comprends pas que les pratiques cliniques ne s'appuient pas davantage sur la recherche scientifique. Je ne peux pas croire qu'un médecin qui aurait une neurochirurgie à faire, par exemple, se fierait sur les ouï-dire de l'un et de l'autre», a dit M. Morin en marge d'une conférence qu'il a prononcée jeudi, lors du congrès annuel de l'Association des médecins-psychiatres du Québec.
L'efficacité des somnifères vendus sans ordonnance en pharmacie n'est souvent pas bien démontrée et de toute manière, souligne le chercheur, le plus grave est que la meilleure solution ne se trouve pas dans des flacons: des dizaines d'études ont démontré que la psychothérapie - de type cognitive-comportementale (TCC) - est nettement plus efficace que les médicaments. D'après les données présentées jeudi par M. Morin, les somnifères fonctionnent, mais ont un effet qui varie de faible à modéré selon les composantes de l'insomnie que l'on mesure (nombre d'éveils pendant la nuit, durée du sommeil, etc.), alors que l'effet de la TCC varie entre modéré et fort.
«Je ne veux pas jeter la pierre aux médecins, tempère M. Morin, je sais qu'il y a souvent une grosse pression qui est exercée sur eux pour trouver une solution rapide» - et la TCC prend justement plus de temps et d'efforts, tant de la part du patient que du professionnel, que les médicaments à faire effet. Mais force est de constater que «malgré toutes les études qui sont publiées dans les revues médicales, ça n'a pas toujours l'impact espéré sur la pratique en clinique».
Présentement, déplore-t-il, «les médecins de famille reçoivent environ une heure de formation sur les troubles du sommeil en tout pendant leurs 7 ou 8 ans d'études en médecine. En psychiatrie, ça va être plus, mais ça se résume à un bloc de trois heures en troisième année de résidence. C'est tard, et c'est peu. Mais les gens du domaine sont quand même intéressés parce ce que je leur dis, ils ne veulent pas prescrire seulement des médicaments».
Mieux former les médecins
Or, il vaut la peine de mieux former les médecins afin qu'ils dirigent davantage d'insomniaques vers la psychothérapie parce qu'il est amplement prouvé qu'elle règle les problèmes de sommeil beaucoup plus durablement que la médication, plaide M. Morin. Et c'est d'autant plus important que, contrairement à ce qu'on a longtemps cru, l'insomnie n'est pas seulement le symptôme de problèmes plus profonds : elle peut aussi être elle-même un facteur de risque pour toutes sortes de maladies, mentales et physiques. Des études ont démontré que ceux qui ont des problèmes de sommeil sont trois fois plus à risque de développer une dépression majeure dans les années qui suivent, et deux fois plus à risque de faire de l'anxiété, que les gens qui dorment bien. D'autres travaux ont également constaté des liens avec l'hypertension, le diabète et la mortalité (toutes causes confondues).
Évidemment, constate M. Morin, il n'aide en rien que l'assurance-maladie du Québec ne couvre que le coût des médicaments, et pas la psychothérapie. «C'est tellement paradoxal. Si on prescrit de l'ativan à une personne qui souffre d'insomnie, c'est couvert par la RAMQ, alors que si cette même personne-là veut aller voir un psy, elle doit payer elle-même ou avoir une assurance privée. C'est clair qu'il faudrait qu'il y ait des changements importants dans l'accès à certaines formes de psychothérapie [pas toutes, mais du moins celles dont l'efficacité est démontrée]», plaide le chercheur.