Les vaccins contre la COVID-19, ou la «science par communiqué»...

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / Ainsi donc, nous n'aurions pas un, mais bien deux (voire trois ?) vaccins contre la COVID-19 qui donneraient des résultats allant bien au-delà des espérances initiales. C'est là, à n'en pas douter, une excellente nouvelle dont on peut se réjouir. Mais ne perdons pas de vue que la seule chose que nous ayons sous la main pour l'instant, ce sont... des communiqués de presse. Pas des études. Même pas des «preprints». Des communiqués.

La semaine dernière, Pfizer et BioNTech ont annoncé par communiqué les résultats intérimaires de leur «essai clinique de phase 3» (la dernière phase avant la mise en marché), qui indiquent que leur candidat-vaccin contre la COVID-19 aurait une efficacité de «plus de 90 %», c'est-à-dire qu'il réduit le risque d'avoir la maladie d'au moins 90 %. Mais les résultats finaux restent à venir.

Deux jours plus tard, un labo russe dévoilait lui aussi des résultats intérimaires d'essai clinique, elle aussi par communiqué, avec une efficacité alléguée de 92 %. Mais bon, cela a été accueilli avec scepticisme de la part de la communauté scientifique.

Et voilà qu'une autre biotech, Moderna, y est allée de son propre communiqué de presse lundi matin. Sur les plus de 30 000 participants à cet autre essai clinique de phase 3, 95 cas de COVID-19 ont été trouvé : 90 parmi ceux qui n'avaient reçu qu'un placebo (on leur a injecté quelque chose comme une solution saline) et seulement 5 parmi qui ont reçu le «vrai vaccin», d'où une protection estimée à 94,5 %. Ici encore, il s'agit de données intérimaires.

Tout cela, j'insiste là-dessus, est formidablement enthousiasmant. De manière générale, on s'attendait avoir un vaccin qui réduirait le risque d'attraper la COVID-19 d'environ 70 %, on espérait en tout cas obtenir au moins 50 % — et pour tout dire, les essais cliniques dont on parle ici avaient été conçus pour détecter une protection de 30 % et plus. Alors si finalement on a deux vaccins atteignant les 90-95 % d'efficacité, ce sera assurément un point tournant (pour ne pas dire point final) de cette pandémie. Sans compter les autres vaccins ou traitements qui s'en viennent.

Mais voilà, tout cela, et je crois qu'il faut aussi insister là-dessus, n'est pour l'instant que de la «science par communiqué». Aucune de ces entreprises n'a publié quoi que ce soit de plus que des communiqués de presse qui, comme tous les communiqués, sont pauvres en détails méthodologiques. Il n'y a même pas eu d'article en «prépublication», comme l'avait fait par exemple la biotech de Québec Medicago à l'annonce des résultats de sa phase 1. Juste des communiqués, rien de plus. Et les informations sur la méthode qu'ils contiennent ne sont pas suffisantes pour vraiment se faire une tête sur la solidité de ces résultats.

Certes, me fera-t-on remarquer, ni Pfizer, ni BioNTech, ni Moderna n'a intérêt à gonfler artificiellement ses résultats pour ensuite décevoir tout le monde. Se planter de manière aussi publique, aussi mondiale, serait un coup terrible pour n'importe quelle entreprise, cela est absolument vrai. Et il faut aussi dire que les essais cliniques des deux vaccins américains sont supervisés par des «comités indépendants» qui ont donné leur aval à la publication des résultats préliminaires. Cela vient ajouter à la crédibilité des annonces, et c'est une raison de plus pour se réjouir.

Mais il y a encore trop de «trous» méthodologiques pour sabrer le champagne tout de suite. Par exemple, la semaine dernière l'épidémiologiste américaine Ellie Murray soulignait sur Twitter que le communiqué de Pfizer/BioNTech ne donnait aucun détail sur le nombre de participants qui ont abandonné l'essai en cours de route — et cela vaut aussi pour le communiqué de Moderna. Il y a toujours des gens qui, pour une raison ou pour une autre, ne font pas tous les suivis prévus lors un essai clinique, à plus forte raison quand il inclut des dizaines de milliers de personnes. Alors il est en principe possible que l'on ait «échappé» des cas de COVID-19 parmi ceux qui ont reçu le vaccin mais qui ont «quitté le navire» sans faire les suivis prévus. Mais on n'a pas les données pour en juger.

Autre exemple de détail méthodologique important : le temps passé depuis la vaccination des sujets. Comme l'expliquait ce matin un autre épidémiologiste américain, Michael Mina, lui aussi sur Twitter, quand le corps est infecté ou qu'il reçoit un vaccin, il produit une grande quantité de cellules immunitaires appelées plasmoblastes, qui produisent beaucoup d'anticorps mais qui meurent au bout de quelques semaines. Leur effet est donc très temporaire et il est possible, selon M. Mina, que la protection rapportée dans les communiqués de presse le soit aussi. Peut-être qu'elle va rester à 90-95 %, mais peut-être aussi qu'elle va reculer à 50 % — auquel cas il resterait quand même une «mémoire immunitaire» qui pourrait toujours protéger contre les complications, mais ça aussi, ça reste à voir.

À cet égard, d'ailleurs, les essais cliniques en cours ne sont pas vraiment conçus pour voir si les vaccins réduisent le nombre de complications et de décès, écrivait à la fin octobre l'éditeur associé du British Medical Journal, Peter Doshi. La mesure principale qu'ils prennent est le nombre de gens qui attrapent la COVID-19 de façon symptomatique, pas le nombre d'hospitalisations, d'admissions aux soins intensifs ou de décès. Certes, le communiqué de Moderna mentionne qu'il y a eu 11 cas de COVID-19 «sévère» (le communiqué ne définit pas le terme) jusqu'à maintenant, tous dans le groupe placebo, ce qui est une autre excellente nouvelle. Mais de l'aveu même du responsable des affaires médicales (chief medical officer) chez Moderna, Tal Zaks, lors d'un entretien avec le BMJ, cet essai clinique n'a pas la puissance statistique nécessaire pour voir si le vaccin prévient les complications. Les hospitalisations et les décès liés à la COVID-19 sont tout simplement trop rares, expliquait M. Doshi : même avec 30 000 participants, il n'y en a pas assez qui surviennent en quelques semaines pour observer une baisse statistiquement significative. Au bout d'un an, peut-être, mais on n'est pas rendu là.

On peut bien sûr imaginer qu'en réduisant le nombre d'infections, ces vaccins nous éviteront aussi des hospitalisations et des décès. Mais pour le savoir avec un minimum de certitude, il faudra attendre encore.

Alors en bout de ligne, ces annonces de vaccin demeurent bien sûr très positives, très encourageantes, mais elles viennent malheureusement avec un risque substantiel. Même quand elles publient leurs essais cliniques en bonne et due forme dans des revues médicales, les entreprises pharmaceutiques ont une tendance documentée à révéler surtout ce qui fait leur affaire. Alors imaginez dans des communiqués de presse, avec les conséquences financières que tout cela peut avoir — aujourd'hui, d'ailleurs, l'action de Pfizer a cédé 4 % à l'annonce d'un vaccin concurrent efficace.

Je ne dis pas, remarquez bien, que ces entreprises ont sciemment ou non gonflé leurs chiffres. Il est entièrement possible que, compte tenu des circonstances actuelles, des attentes énormes et des conseils de leurs «comités indépendants», elles aient rédigé leurs communiqué d'une manière très responsable, et même exemplaire. J'insiste : c'est absolument possible. Mais on n'a pas encore les données et les détails méthodologiques pour le savoir. Alors je dis qu'il faut vraiment, vraiment espérer que ces vaccins tiennent leurs promesses désormais énormes.

Parce que je ne veux pas imaginer les conséquences sur la confiance envers la science et les vaccins si les annonces des derniers jours s'avèrent mal fondées. Je n'ose pas...

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