L'Amundsen

Les recherches de l'Amundsen sur la glace jusqu'en juillet

À chacun ses bouchons de circulation. Dans les grandes villes, ce sont les voitures trop nombreuses qui bloquent les artères. Au large de Terre-Neuve, ce sont des masses de glace marine qui se sont accumulées et qui retiennent le brise-glace scientifique Amundsen, mettant en péril un projet de recherche de plusieurs millions de dollars.
«On pense reprendre les opérations normales à partir du début de juillet. On a un programme de suivi habituel de ce qui se passe dans l'Arctique, dans la mer de Baffin. Et en septembre, on revient vers le sud dans la baie d'Hudson pour faire l'enquête santé du Nunavik (c'est le suivi d'une étude faite en 2004, NDLR)», dit le biologiste de l'Université Laval Louis Fortier, directeur scientifique du réseau de recherche ArcticNet, qui gère l'Amundsen.
Mais pour le projet BaySys, qui doit étudier l'impact des changements climatiques sur l'hydrologie de la baie d'Hudson, il est trop tard pour cette année, dit M. Fortier, qui ne peut écarter l'annulation pure et simple de cette étude de 15 millions $ à laquelle 40 chercheurs de cinq universités participent. Commencé l'année dernière et s'étalant sur quatre ans, le projet prévoyait du travail de terrain ce printemps dans la baie d'Hudson. Or l'Amundsen «a un agenda déjà très chargé l'an prochain, alors ça risque d'être difficile de trouver une place pour BaySys. Et si on a un trou de plus qu'un an dans les données, il faudra peut-être annuler. (...) Dans mon labo, il y a une étudiante de Maltes qui devait travailler là-dessus. On est en train de regarder comment réenligner son projet», témoigne M. Fortier.
À l'heure actuelle, l'Amundsen est le seul brise-glace disponible pour fendre les glaces qui se sont accumulées le long de la côte nord de Terre-Neuve et qui mettent les pêcheurs en péril. C'est pourquoi la Grade côtière a décidé de sacrifier la mission scientifique pour l'affecter à Terre-Neuve.
Il n'est pas inhabituel qu'une sorte de banquise se forme à cet endroit, mais elle fond et se disloque normalement en avril ou en mai. Or cette année, des conditions exceptionnelles se sont conjuguées pour maintenir les glaces beaucoup plus tard. D'abord, un hiver particulièrement chaud dans l'Arctique a fait céder anormalement tôt un «pont de glace» qui se forme d'ordinaire dans le détroit de Nares (entre le Canada et le Groenland), ce qui a permis à davantage d'icebergs de s'écouler vers le sud. Ensuite, de forts vents du nord-est ont poussé les glaces sur Terre-Neuve, «et ça s'est empilé et consolidé», dit M. Fortier.
Bien qu'on ne puisse pas attribuer la météo d'une seule année au réchauffement climatique, il reste qu'«on peut s'attendre à ce que l'embâcle dans le détroit de Nares se forme moins fréquemment à l'avenir, ou qu'elle se disloque de plus en plus tôt», dit le chercheur.
Pas assez de brise-glaces ?
Celui-ci refuse de jeter le blâme sur la Garde côtière, qui est «partenaire» d'ArcticNet. Mais il reste que cet épisode survient alors que les problèmes de la flotte de brise-glace du fédéral sont connus depuis longtemps. En 2005, le chef conservateur Stephen Harper, alors dans l'opposition, avait promis de doter la Garde côtière de trois nouveaux brise-glace pour «défendre la souveraineté canadienne» dans l'Arctique. Un seul sera construit, finalement, mais pas avant 2021, si bien que des brise-glace vieux de plus de 40 ans doivent toujours naviguer.
En 2015, un rapport remis au ministre des Transports concluait que les capacités de bris de glace de la Garde côtière diminuait en Arctique alors que le trafic maritime y augmente. L'été dernier, des médias ont aussi rapporté que le fédéral avait lancé un appel à l'industrie maritime privée pour savoir si des vaisseaux étaient disponibles et à quel prix, au cas où un des vieux brise-glace canadiens devaient être remplacés plus rapidement que prévu.
En février dernier, le vraquier Rio Tamara, qui devait livrer une cargaison de bauxite à l'usine d'aluminium d'Arvida, est resté coincé dans les glaces du Saguenay pendant plusieurs jours parce que trois des brise-glace qui sillonnent normalement les eaux québécoises étaient en réparation.