Les poissons ne tombent pas avec la pluie

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Au printemps 2015, j’ai creusé un étang d’environ 10 mètres par 20 sur mon terrain. Il est alimenté par un petit bassin versant qui ne recueille que de l’eau de pluie de chez moi et mes voisins. À peine deux mois après l’avoir creusé, j’ai vidé l’étang afin de le creuser davantage. Et on a été très surpris d’y trouver plusieurs poissons très petits et trois plus gros allant jusqu’à 20 cm (8 po), gros comme une bon doigt d’homme. D’où peuvent-ils bien venir ? La rivière la plus proche est pourtant à 2 km et elle ne communique pas avec l’étang : les fossés de route proches ont des remontées et ne se drainent pas vers la rivière, qui est 15 mètres plus bas. J’en parle souvent autour de moi et personne n’a de réponse», demande Carl Corbeil, qui demeure dans un secteur boisé de la rive-sud de Québec.

On me pose de ces colles, dans cette chronique, mais de ces colles, je vous dis… Et c’est tant mieux, en ce qui me concerne ! Comme c’est souvent le cas quand on me soumet des cas très particuliers, on ne pourra rien faire de plus que des hypothèses, ici. Et ces hypothèses, disons-le tout de suite, vont changer selon la taille des poissons que M. Corbeil a trouvés. Commençons par les plus gros.

D’après la photo que notre creuseur d’étang m’a envoyée, il peut s’agir de deux espèces, dit la conservatrice de l’Aquarium de Québec et spécialiste des poissons d’eau douce, Ait Youcef Wahiba. «J’hésite un peu parce que pour les poissons d’eau douce, il suffit souvent d’une petite ligne ici ou d’un petit point là pour qu’on ait affaire à une espèce différente», dit-elle. Mais chose certaine, c’est soit un mulet à cornes, soit une ouitouche, deux espèces très fréquentes dans nos cours d’eau. On peut distinguer les deux notamment par la taille de leurs écailles (plus grosses chez la ouitouche) et par la présence d’une bande latérale plus foncée chez le mulet à cornes, mais il est difficile d’en juger sur la photo parce que le poisson est couvert de boue, explique Mme Wahiba.

Notons que la ouitouche se trouve un peu partout, mais qu’elle préfère généralement les cours d’eau à bon débit, alors que le mulet à cornes vit plutôt dans des ruisseaux à faible courant. On peut donc penser que ce dernier a plus de chance de se trouver dans un fossé de route, mais sans plus.

Il n’est pas clair si les «remontées» dont parle M. Corbeil sont des chutes ou simplement de simples pentes, «mais je serais surprise que l’une ou l’autre de ces deux espèces «sautent» [à la manière du saumon, par exemple]», indique Mme Wahiba. Toutefois, elles sont toutes deux certainement capables de remonter des courants d’une certaine force.

Quoi qu’il en soit, il serait extrêmement étonnant qu’un poisson atteigne une taille de 20 cm en deux mois dans un étang nouvellement creusé, où la végétation et la vie animale n’a pas vraiment eu le temps de s’installer. La ouitouche se nourrit principalement d’insectes aquatiques, de plancton et d’autres poissons ; c’est aussi le cas du mulet à cornes, mais celui-ci est plus opportuniste, sa diète incluant également de la végétation. Or il faut du temps pour que toutes ces choses s’établissent dans un «étang de l’année», alors les plus gros poissons doivent forcément être venus d’ailleurs. Selon toute vraisemblance, ils sont arrivés par les fossés qui longent une route, non loin de l’étang, d’après des photos aériennes que j’ai pu voir. Peut-être ce fossé se déverse-t-il dans un ruisseau non loin que M. Corbeil n’aurait pas vu, ou qui n’est qu’intermittent. Peut-être que les poissons ont pu profiter d’un niveau des eaux plus élevé (c’était le printemps, après tout) pour remonter jusqu’au nouvel étang. C’est l’hypothèse la plus plausible, a priori, mais on ne pourra sans doute jamais en être certain.

Maintenant, en ce qui concerne les plus petits spécimens, il existe d’autres possibilités. D’abord, ces «poissons»-là ne sont peut-être pas des poissons, signale Marc Mazerolle, spécialiste des amphibiens au département de foresterie de l’Université Laval.

«Si l’étang en milieu boisé a été créé au printemps, il a fort probablement servi de site de reproduction d’anoures (grenouilles, rainettes, ou crapauds) ou de salamandres (maculée, maculée à points bleus, ou triton). Les larves de salamandres ont des branchies externes de chaque côté de la tête, ce qui réduit les chances de les confondre avec des poissons. Ceci suggère que les individus aperçus par le lecteur étaient des têtards. Une période de deux mois, surtout lorsque la température est élevée, est suffisante pour produire des têtards de petite taille (< 2 cm)», m’a écrit M. Mazerolle lors d’un échange de courriels.

Une partie des petits spécimens aperçus par M. Corbeil étaient donc vraisemblablement des têtards. Mais il demeure aussi possible qu’il y ait eu d’authentiques poissons dans le lot. «Certains milieux humides isolés peuvent être colonisés par des poissons grâce à l’aide des oiseaux qui fréquentent ces mêmes milieux. Certains œufs de poissons peuvent voyager (sur de courtes distances) sur les pattes de canards ou d’échassiers visitant différents milieux dans la même journée. Cette explication serait plausible pour de petits alevins», écrit M. Mazerolle.

Il n’est pas impossible non plus que les poissons adultes aient frayé dans l’étang, puisque la ouitouche et le mulet à cornes se reproduisent tous les deux au printemps.

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