Les hauts et les bas de nos populations d'oiseaux

LE SCIENCE DANS SES MOTS / (NDLR : la publication du «Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional» a été annoncée récemment pour le printemps prochain. Le précédent atlas remonte à 1995, avec des données des années 80. Il s’agit d’une entreprise titanesque ayant totalisé des centaines de milliers d’heures de travail réparties sur cinq ans pour une vaste équipe de bénévoles. Nous reproduisons ici un passage résumant les principaux changements dans nos populations d’oiseaux depuis 25 ans.)

Le tableau 3.4 présente les espèces dont la fréquence d’observation a le plus diminué d’un atlas à l’autre9. Une large part de ces espèces est représentée par des oiseaux champêtres, comme l’Alouette haussecol, la Maubèche des champs, la Sturnelle des prés et le Bruant vespéral. Comme il est expliqué dans les comptes rendus sur les espèces, diverses menaces pèsent sur ces oiseaux en période de reproduction, en particulier la conversion de vastes superficies de pâturages et de cultures fourragères en cultures de maïs ou de soya, qui entraîne la disparition de nombreux sites de nidification. Le chapitre 4 du présent ouvrage fournit d’ailleurs à ce sujet des statistiques particulièrement éloquentes : dans le Québec méridional, la superficie couverte par les cultures pérennes a diminué de moitié environ depuis l’époque du premier atlas, tandis que dans les Basses-terres du Saint-Laurent, ce sont les trois quarts des surfaces en cultures pérennes qui ont été convertis en cultures annuelles entre 1993 et 2014 seulement.

De surcroît, certaines pratiques agricoles nuisent aux oiseaux champêtres, comme les coupes fourragères de plus en plus hâtives, qui détruisent souvent les nids et contribuent à la mortalité tant des adultes que des jeunes. L’usage intensif des pesticides serait également relié à la situation préoccupante des oiseaux champêtres. La déprise agricole, et la reforestation qui y est associée, n’est sans doute pas étrangère non plus à la situation difficile de ces oiseaux. C’est clairement le cas dans les régions voisines de la plaine du Saint-Laurent, spécialement sur les piémonts des Appalaches et des Laurentides, où l’abandon des terres moins productives a graduellement mené à l’expansion du couvert forestier au cours des dernières décennies.

Enfin, l’urbanisation qu’a connue le sud du Québec méridional depuis l’époque du premier atlas a certainement contribué à la situation difficile de certains oiseaux champêtres, mais aussi à celle d’espèces qui affectionnent les milieux buissonneux, comme le Tohi à flancs roux, le Bruant des champs et le Tyran tritri.

Inquiétude pour les insectivores aériens

Le tableau 3.4 fait par ailleurs ressortir la situation préoccupante de ce qu’il est convenu d’appeler les insectivores aériens, des oiseaux qui dépendent exclusivement d’insectes volants pour se nourrir et dont font partie les hirondelles et le Martinet ramoneur. Il est probable que certains des facteurs dont il est question au paragraphe précédent ont contribué à la baisse des populations de ces oiseaux.

Cependant, ceux-ci seraient également touchés par une importante diminution des populations d’insectes volants imputable à un ensemble de causes dont l’usage répandu des néonicotinoïdes, lequel est un sujet de préoccupation majeure au sein de la communauté scientifique.

Enfin, on ne peut passer sous silence la présence, dans le tableau 3.4, d’oiseaux qui recherchent les milieux humides en période de nidification et dont les effectifs au Québec se concentrent dans les secteurs agricoles, comme la Sarcelle à ailes bleues et la Guifette noire. Or, comme on l’a vu, le paysage agricole s’est grandement transformé depuis l’époque du premier atlas, et les milieux humides du sud du Québec y subissent de fortes pressions. Par exemple, dans les Basses-terres du Saint-Laurent, 19 % de la superficie des milieux humides a été perturbée depuis les années 1990. (…)

Des espèces en croissance

Le tableau 3.5 présente les espèces dont la fréquence d’observation a plus que doublé d’un atlas à l’autre10. De façon générale, les conditions qui règnent sur les aires de nidification ne suffisent pas à expliquer clairement l’amélioration de la situation de ces espèces. Le Pygargue à tête blanche, le Faucon pèlerin, l’Épervier de Cooper et le Faucon émerillon, longtemps victimes de persécutions et de l’usage de pesticides organochlorés, ont clairement profité du bannissement du DDT de l’Amérique du Nord et de la sensibilisation du public. Les deux premières espèces ont également été l’objet de programmes de réintroduction, tandis que le Faucon pèlerin, comme le Faucon émerillon, ont adapté leurs habitudes de façon telle qu’ils tirent aujourd’hui profit des milieux urbanisés pour se reproduire.

Quant à la Paruline des pins et la Paruline à couronne rousse, il est probable que les atlasseurs ayant participé à la campagne de terrain du deuxième atlas étaient mieux outillés pour les reconnaître (et savoir où les chercher) qu’à l’époque du premier atlas. Toutefois, il est également plausible que la maturation de certaines pinèdes du sud de l’aire d’étude ait favorisé la première de ces deux espèces, et que l’augmentation de la quantité de jeunes peuplements conifériens en forêt boréale ait avantagé la seconde, laquelle n’est pas uniquement associée aux tourbières en période de nidification.

Par ailleurs, il est vraisemblable que la Petite Nyctale, le Hibou moyen-duc et le Petit-duc maculé apparaissent dans ce tableau d’abord et avant tout en raison des efforts ciblés consentis durant les travaux du deuxième atlas pour chercher ces espèces en particulier.

Enfin, le Grand Pic a certainement bénéficié de la reforestation d’une large part des piémonts des Laurentides et des Appalaches jadis voués à l’agriculture vivrière.

Six espèces ont vu leur fréquence d’observation augmenter dans des proportions plus grandes encore que celles présentées au tableau 3.5; elles avaient cependant été trouvées dans moins de 1 % des parcelles visitées à l’époque du premier atlas. Il s’agit de la Grue du Canada (+25 784 %), de la Mésange bicolore (+2 433 %), du Dindon sauvage (+1 705 %), du Pic à ventre roux (+816 %), du Garrot d’Islande (+767 %) et du Troglodyte de Caroline (+556 %). D’un atlas à l’autre, la fréquence d’observation de chacune de ces espèces est passée, respectivement, de 0,04 à 10,51 % (de 1 à 424 parcelles), de 0,08 à 2,06 % (de 2 à 83 parcelles), de 0,65 à 11,73 % (de 16 à 473 parcelles), de 0,04 à 0,37 % (de 1 à 15 parcelles), de 0,20 à 1,76 % (de 5 à 71 parcelles) et de 0,16 à 1,07 % (de 4 à 43 parcelles).à

Les raisons qui expliquent ces booms démographiques varient selon les espèces, mais il est intéressant de noter que la transformation, d’un atlas à l’autre, des habitats de nidification ne semble pas en cause. Le Pic à ventre roux, la Mésange bicolore et le Troglodyte de Caroline, trois espèces typiques des forêts décidues de l’Est étatsunien, auraient plutôt vu leur situation s’améliorer en raison de l’habitude désormais bien ancrée de nourrir les oiseaux et du réchauffement du climat, qui favorisent leur survie en hiver (Shackelford et al., 2000).

L’essor qu’a connu le Dindon sauvage est de son côté associé essentiellement à des lâchers effectués de 2003 à 2013, tandis que l’apparente progression du Garrot d’Islande n’est, comme on l’a vu, que le reflet de la meilleure connaissance de l’espèce. Quant à l’expansion fulgurante de la Grue du Canada, elle est observée dans bien d’autres régions que le Québec méridional et dépendrait notamment des conditions favorables sur les aires d’hivernage et les routes de migration.

Ce texte est un extrait du Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, qui sera publié le printemps prochain par le Regroupement Québec Oiseaux, le Service canadien de la faune et Études d'Oiseaux Canada. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Précision : une version antérieure de ce texte a été modifiée afin de corriger l'année de publication du 1er atlas (1995 et non 1994) et le crédit des tableaux (Robert et al. 2019).