Jean-François Cliche

Les grandes manifs de juin ont-elles provoqué un rebond des infections ?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Au début de juin ont eu lieu des manifestations contre le racisme provoquées par le décès de George Floyd, tant aux USA que chez nous, au Québec. Comme la plupart des manifestants ne portaient pas de masque et ne respectaient pas la règle du 2 mètres, je me demandais s’il y avait eu un boom de nouveaux cas à la suite de ces manifestations ?», demande Josée Grignon, de Québec.

C’est une crainte qui avait été soulevée dès le départ, quand les protestataires ont commencé à se rassembler par dizaine de milliers (voire centaines de milliers dans certains cas) dans plusieurs villes du monde, et en particulier aux États-Unis, où des rassemblements étaient souvent tenus plusieurs jours d’affilée. «Tout rassemblement de masse vient avec un risque de transmission accrue de la COVID-19», disait le 8 juin le professeur de médecine à l’Université East Anglia, Paul Hunter.

Maintenant, concrètement, est-ce que c’est vraiment ce qui s’est passé? A-t-on a assisté à une recrudescence de l’épidémie à la suite (et à cause) de ces manifestations ? En fait, c’est loin d’être clair — et pour tout dire, on a plutôt des raisons de croire que ça n’a pas fait de différence, ou si peu.

Au Canada, le coronavirus perdait du terrain depuis plusieurs semaines quand ces manifs ont été tenues, le nombre de nouveaux cas oscillant autour de 400 par jour du 1er au 7 juin. Et ce déclin s’est poursuivi par la suite — autour de 200 par jour au début de juillet. Même chose au Québec, où l’on dénombrait environ 250 nouveaux cas par jour du 1er au 7 juin, contre seulement 50 à 100 trois semaines plus tard.

Certes, aux États-Unis il s’est adonné que la maladie a atteint son creux au début de juin, avec environ 20 000 nouveaux cas confirmés quotidiennement du 1er au 7 juin, pour ensuite repartir à la hausse à compter de la mi-juin et dépasser les 60 000 par jour au début de juillet. Mais plusieurs études et indices portent à croire que les grandes protestations n’y sont essentiellement pour rien. Les voici :

  • Un «document de travail» du National Bureau of Economics paru à la fin de juin n’a trouvé «aucun signe probant que les manifestations urbaines ont relancé l’épidémie de COVID-19 au cours des trois semaines suivant le début des protestations». En comparant des villes américaines où des manifs avaient eu lieu avec d’autres où il n’y en avait pas eu, les auteurs ont constaté que l’épidémie ne gagnait pas plus de terrain dans les premières que dans les secondes. Cela pourrait s’expliquer en partie par le fait que, dans les villes où les plus grandes marches ont eu lieu, les gens qui ne voulaient pas y participer sont davantage restés chez eux, notamment à cause des couvre-feu.
  • Les autorités de santé publique locales ont testé des manifestants dans plusieurs villes dans les jours et semaines suivant les marches, mais n’ont pas trouvé qu’ils étaient plus susceptibles d’avoir la COVID-19 que la population en général. À Minneapolis, 1,4 % de ceux qui ont participé aux marches ont été testés positifs en juin, ce qui est inférieur à la moyenne de 3,5 % qu’avait alors le Minnesota. À peu de chose près, le même phénomène a été observé à Seattle et dans la région de Boston. Ces chiffres sont loin d’être parfaits, disons-le. Les manifestants se faisaient tester sur une base volontaire, ce qui vient avec un risque de biais. Mais il n’y a pas là non plus le moindre signe que les grandes marches de Black Lives Matter ont provoqué des flambées de COVID-19.
  • Plus près de nous, la Colombie-Britannique a investigué sur tous ses cas déclarés en juin et n’en a pas trouvé qui pourrait remonter aux (grosses) protestations qui ont eu lieu là-bas. «Nous faisons un suivi sur chaque cas individuel que nous avons ici (...et) en ce moment, nous n’en avons aucun qui pourrait être associé aux manifestations», a déclaré la patronne de la santé publique de cette province, Bonnie Henry, au début de juillet.

Bref, même si l’on peut présumer qu’il y a pu y avoir des cas anecdotiques de contagion lors des manifs de juin, tout indique qu’elles n’ont pas eu une incidence notable sur l’épidémie. Difficile de dire exactement pourquoi elles n’ont pas provoqué plus de transmissions, mais le fait est qu’à en juger par les images de presse, une part importante des manifestants portaient un masque.

En outre, tous ces événements ont eu lieu à l’extérieur, où la COVID-19 ne se transmet pas aussi bien qu’à l’intérieur. Le vent empêche les gouttelettes et les aérosols contaminés de s’accumuler au même endroit, et les manifestants étaient presque toujours en mouvement de toute manière. Dans ces circonstances, il est plus difficile pour quelqu’un de respirer suffisamment de virus pour contracter la maladie. D’ailleurs, dans un examen (encore non révisé par les pairs, donc à considérer avec une certaine prudence, quand même) de 318 cas de contagion impliquant trois personnes ou plus en Chine en janvier et au début de février, des chercheurs en ont trouvé seulement un qui est survenu à l’extérieur.

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