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Jean-François Cliche
Le Soleil
Jean-François Cliche
La rive ouest du lac Saint-Joseph montre très bien que les feuilles rouges sont apparues plus tôt cette année (à droite) que l'an dernier (à gauche), et ce même si la photo de 2019 a été pris presque une semaine plus tard dans l'année.
La rive ouest du lac Saint-Joseph montre très bien que les feuilles rouges sont apparues plus tôt cette année (à droite) que l'an dernier (à gauche), et ce même si la photo de 2019 a été pris presque une semaine plus tard dans l'année.

Les feuilles rouges sont-elles en avance cette année ?

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SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Cette année plusieurs personnes de mon entourage constatent que les feuilles des arbres rougissent au moins une bonne semaine plus tôt que d’habitude. La luminosité étant le premier facteur du rougissement des feuilles, qu'est-ce qui a pu se passer cette année pour qu’il soit devancé ? Est-ce que la fumée des feux sur la côte ouest aurait diminué la luminosité suffisamment pour accélérer le processus ?», demande Guy Lamoureux, de Laval.

Doctorant en foresterie à l’Université Laval, Alexandre Morin-Bernard partage l’impression que les feuilles ont commencé à changer de couleur plus tôt que d’habitude cette année. L'image satellite ci-haut qu'il m'a envoyée montre clairement que, dans la forêt Duchesnay (Lac Saint-Joseph) du moins, les feuilles ont commencé à rougir nettement plus tôt que l'an dernier. «Il ne s'agit pas d'une analyse exhaustive», avertit M. Morin-Bernard, et ça ne prouve donc pas que c'est ce qui s'est produit partout dans la région, mais cela suggère que cela pourrait bien être le cas.

Or, ajoute-t-il, même si cela finit par se vérifier, ce ne sera pas particulièrement étonnant : le processus lui-même, nommé «senescence des feuilles», a beau être déclenché par la lumière — plus précisément la durée du jour qui raccourcit, chose qui ne varie pratiquement pas d’une année à l’autre —, il y a d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte et qui, eux, peuvent retarder ou devancer le résultat final.

«Il y a tout un processus qui n’est pas visible, explique M. Morin-Bernard. Le point de départ, c’est que l’arbre va commencer à récupérer la chlorophylle [ndlr : la molécule responsable de la photosynthèse, grâce à laquelle l’arbre produit ses propres sucres, et qui donne aux feuilles leur couleur verte] dans ses feuilles. Entre le moment où ça commence et celui où les feuilles tombent, il peut se passer plusieurs semaines.»

Ce début-là, qui n’est pas visible à l’œil, est enclenché par la durée du jour et il remarquablement fixe dans le temps, poursuit le doctorant. Par exemple, dans une très belle étude parue en 2009 dans la revue savante Plant Physiology, des chercheurs suédois ont monitoré la quantité de chlorophylle dans les feuilles de trembles européens pendant 8 ans, de 1999 à 2007. Et ils ont trouvé que le moment de l’année où les arbres commençaient à dégrader leur chlorophylle était «remarquablement constant, survenant dans une fenêtre de 4 jours (entre le 9 et le 12 septembre) pour 7 des 8 années étudiées».

Cependant, a aussi trouvé cette étude, le rythme auquel cette chlorophylle s’est dégradée, lui, a varié pour la peine d’une année à l’autre principalement en fonction de la température. Quand il faisait plus chaud, les arbres avaient manifestement intérêt à en profiter pour continuer à faire de la photosynthèse afin d’augmenter leurs réserves autant que possible, ce qui les poussait à récupérer leur chlorophylle plus lentement. Mais les années froides, la dégradation se faisait plus rapidement, ce qui devançait les «symptômes» visibles de la senescence, comme le jaunissement des feuilles.

Évidemment, nuance M. Morin-Bernard, cet article n’a étudié qu’une seule espèce et l’on observe des différences notables d’une essence à l’autre (on y revient tout de suite), mais cela demeure une règle générale qui est valable pour pas mal tous les arbres adaptés aux climats nordiques.

Or quand on va consulter les archives météo d’Environnement Canada, on constate qu’il est possible que la clef du rougissement présumément hâtif de cette année se trouve précisément là. Ce n’est rien de plus qu’une hypothèse, soulignons-le, mais le fait est que nous avons connu un épisode très froid à la fin de l’été. Entre le 26 et le 31 août, les maximums ont souvent oscillé entre 14 et 19 °C alors que la normale se situe autour de 20-21 °C. Et la nuit, il a systématiquement fait entre 5 et 9 °C, ce qui était nettement sous les moyennes saisonnières (10-11 °C).

Il est «possible, dit M. Morin-Bernard, que le temps froid et le gel dans certains secteurs [vers la fin août, début septembre] aient accéléré le processus de sénescence, mais ce ne soit qu'une hypothèse. Les canicules et sécheresses du début de l'été pourraient aussi expliquer en partie la sénescence plus rapide de certaines feuilles, ou de certains arbres qui ont été davantage stressés par ces événements extrêmes. (...) Généralement, ce que les travaux à ce sujet ont trouvé, c’est que les feuilles endommagées vont avoir tendance à tomber plus vite. Ce sont les premières sacrifiée parce que leur photosynthèse est moins efficace.» La latitude à laquelle on se trouve peut aussi jouer : en moyenne, plus on s’approche des pôles, plus la sénescence commence tôt et plus elle est comprimée dans le temps.

Notons, explique le doctorant, que «l’objectif derrière la chute des feuilles est le même pour tous les arbres : récupérer le plus de ressources possible pour refaire des feuilles au début de la prochaine saison de croissance». Mais d’une essence à l’autre, on peut observer des variations notables dans la manière dont tout cela arrive.

«Par exemple, illustre-t-il, le frêne est connu pour commencer la sénescence assez tôt, alors que le chêne va attendre plus longtemps. (…) Il y a une adaptation au froid, là-dedans : les plantes veulent avoir la plus longue saison de croissance possible, mais plus on la fait durer, plus on risque que l’appareil photosynthétique soit endommagé par le gel et qu’on ne puisse pas récupérer les nutriments.»

De même, la quantité de chlorophylle récupérée n’est pas la même pour toutes les espèces. C’est surtout pour conserver l’azote, élément qui est généralement rare dans le sol, que les arbres vont récupérer leur chlorophylle (qui en contient beaucoup). Or c’est plus critique pour les uns que pour les autres. Certaines essences comme les aulnes sont connues pour faire des associations sur leurs racines avec des champignons qui fixent l’azote de l’air, et qui en fournissent à l’arbre. Cela rend le «recyclage» de la chlorophylle moins vital, si bien que «les aulnes vont récupérer environ 30 % seulement de leur chlorophylle», mentionne M. Morin-Bernard. Par comparaison, chez les arbres qui n’ont pas cette chance, la récupération doit être beaucoup plus efficace — elle atteint même 90 % chez les trembles d’Europe.

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