Les capitalistes sur Mars

LA SCIENCE DANS SES MOTS / On annonce de grandioses missions vers Mars (un aller seulement pour les plus téméraires) ou des vols touristiques autour de la Lune dans un calendrier totalement farfelu. On fait aussi miroiter que toute l’entreprise se financera d’elle-m.me. Et ce ne sera pas cher, comparativement aux dizaines de milliards de dollars estimés par la NASA, l’Agence spatiale européenne et Roscomos pour leurs projets de missions humaines vers la Lune ou Mars 17.

Les hommes d’affaires américains Elon Musk (Tesla, Space X) et Jeff Bezos (Amazon), pour citer deux personnages bien connus, sont de prime abord intéressés par leurs affaires : vendre des autos électriques de luxe, amasser des fonds pour produire les meilleures batteries électriques du marché et vendre avec le plus grand profit possible. Ils sont en aéronautique et dans le spatial à titre d’un fascinant système de lobbyisme pour attirer l’attention des investisseurs et générer de nouveaux consommateurs pour leurs produits. Le tout tourne souvent autour d’un culte de personnalité habilement entretenu par ces messies de la technologie et leurs lobbyistes.

Rappelons que, derrière les discours corporatistes, les entreprises en aéronautique et en astronautique ont toujours été solidement subventionnées par l’État. Le privé dans l’espace, ce n’est rien de nouveau. Les Boeing, Lockheed Martin, United Aeronautical Corp., Airbus et autres ont toujours été partenaires des grandes organisations spatiales comme la NASA aux États-Unis, l’Agence spatiale européenne, l’Agence spatiale canadienne, Roscomos en Russie, JAXA au Japon et les autres. Ces partenaires privés reçoivent de gros sous. Mais, sans eux et sans les communautés de chercheurs universitaires, les grands projets spatiaux comme Apollo, la Station spatiale internationale, le télescope spatial Hubble, le James Webb Space Telescope et le manipulateur robotique Canadarm n’auraient pas eu lieu ou n’existeraient pas.

Nouvelle ère spatiales

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que le monopole spatial que les États exerçaient jusqu’aux années 1980 n’existe plus. Les fus.es, les satellites et les services de l’industrie spatiale (par exemple, les stations de communication au sol) qui étaient sous la tutelle des gouvernements dans le passé sont maintenant possédés et gérés par des compagnies privées. Pour l’année 2015 seulement, on évaluait les dépenses globales des activités spatiales pour tous les pays à 323 milliards de dollars américains. Les dépenses relevant directement des agences gouvernementales constituaient environ 25 % de ce total. Pour le matériel, le même recensement annuel dénombrait 576 satellites de propriété américaine en orbite ; de ce total, 286 étaient pour des usages commerciaux et 12 autres pour des projets de chercheurs universitaires. L’emprise du privé est devenue importante et se renforcera. Si l’ampleur de l’entreprise spatiale dite privée vous étonne, pensez à toute l’industrie des satellites de communication, de navigation et de géolocalisation qui occupe la grosse part du morceau. C’est un exemple saisissant de l’instrumentalisation de la science pour les affaires. Et les bénéfices sont nombreux.

Cet élargissement de l’entreprise spatiale soulève d’autres défis qui dépassent la technologie et la science. Nombre de questions légales, éthiques et politiques associées à l’exploitation des ressources extraterrestres surgissent. Pensez à la responsabilité environnementale, à la sécurité des systèmes et des opérations, aux assurances, à l’implantation de l’ordre par une police spatiale indépendante, à la propriété du territoire, aux brevets, etc. Les conséquences et les retombées des partenariats publics-privés sont bénéfiques, mais il faudra surveiller et contrôler la monopolisation des services qui ne manquera pas d’infester ce nouveau champ d’affaires. Comme dans toutes les activités humaines, on ne peut non plus ignorer l’arrivée de magouilleurs et l’insertion du criminel. La gestion de l’Antarctique nous fournit une référence pour mettre de l’avant une structure réglementaire intégrée. Le Traité sur l’Antarctique, entré en vigueur en 1961, a mis en place un cadre réglementaire pour l’occupation du continent par les différents États signataires et leurs relations, pour les activités et les recherches qui y sont men.es et pour la protection de l’environnement. L’Outer Space Treaty des Nations unies est en vigueur depuis 1966, mais les enjeux ont pris une ampleur non pr.vue depuis plus de 50 ans.

Il faut probablement revoir cet important traité. Une meilleure coordination de tous les acteurs est essentielle. Seulement aux États-Unis, les programmes spatiaux gouvernementaux se retrouvent sous plusieurs parapluies : les départements de la Défense, du Commerce, du Transport et le Département d’État. Il faut travailler à une meilleure intégration et un assouplissement des lois contrôlant l’exportation des technologies sensibles pour permettre à l’industrie de mieux entrer en concurrence sur le plan international et d’établir des partenariats qui bénéficient à tous les citoyens de toute la planète. Le besoin de réorganisation s’applique et doit s’étendre à tous les pays, d’autant plus que plusieurs nouveaux joueurs s’engagent dans le spatial à mesure que les satellites peuvent être construits plus petits et à coût relativement modique. Par exemple, avec les nouvelles techniques et

la miniaturisation qui ne cessent de s’améliorer, un satellite peut tenir dans la main ! CubSat est un exemple de satellite miniature venant sous la forme d’un cube de 10 cm de côté et de masse moindre que 1,33 kg. Ces microsatellites peuvent être déployés à partir de la Station spatiale internationale, lancés en grappes par fusée. Même un groupe d’étudiants universitaires peut avoir son engin dans l’espace et bientôt autour de la Lune.

Mais méfiez-vous de l’offre d’une excursion sur Mars pour 2025, et surtout prenez un billet de retour !

Ce texte est un extrait du livre «Sur la science qui surprend, éclaire et dérange», de l’astrophysicien Jean-René Roy, paru tout récemment aux Presses de l’Université Laval. Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.