Les antivaccins gagneront-ils la bataille de l’information ?

Agence Science-Presse
Un peu partout en Amérique du Nord, et jusqu’au Québec en fin de semaine, les activistes opposés au confinement ont trouvé des alliés inattendus chez les groupes antivaccins. En fait, ces derniers ont une force que les défenseurs d’une information scientifique rigoureuse n’ont pas : ils sont organisés.

Une étude publiée la semaine dernière dans la revue Nature mettait un chiffre sur ce réseau : près de 100 millions d’individus, interconnectés à des degrés divers à travers le monde. Leurs pages Facebook sont de plus en plus nombreuses, montrent une croissance plus rapide et sont mieux connectées aux pages des indécis, comme les associations de parents ou d’écoles. Les chercheurs ajoutent même que, si la tendance se maintient, les opinions des antivaccins pourraient dominer les discussions en ligne dans 10 ans.

Cette analyse de plus de 1300 pages Facebook, faite en 2019, donc avant la pandémie, a produit une carte alarmante pour les professionnels de la santé publique. Les grappes antivaccination, bien que plus modestes, parviennent à s’emmêler fortement avec les grappes indécises sur Facebook, tandis que les grappes provaccination sont plus périphériques.

La pandémie a donc été pour les antivaccins une opportunité : il leur a été plus facile de faire pivoter la discussion sur les sujets qui leur tiennent à cœur. C’est ainsi qu’on a pu les voir contribuer massivement à la campagne promotionnelle pour le «documentaire» Plandemic plus tôt ce mois-ci — leurs réseaux étaient déjà prêts à se mobiliser en sa faveur — et c’est ainsi qu’on les a vus, à plus petite échelle, brandir des pancartes contre Bill Gates, la 5G ou les compagnies pharmaceutiques, lors des manifestations réclamant la fin du confinement en Californie ou ailleurs.

Pour cette étude, le chercheur Neil Johnson et son équipe de l’Institut des données de l’Université George Washington, ont identifié 124 pages soutenant la vaccination, rassemblant 6,9 millions d’abonnés et, de l’autre côté, 317 pages contre les vaccins, pour un total de 4,2 millions d’adeptes. Ils ont aussi relevé les pages qui semblaient engagées dans la conversation, mais plus «indécises», soit 885 pages Facebook, telle Breastfeeding Moms in Kentucky, qui compte 74,1 millions d’abonnés. Ce sont ces dernières pages qui se révèlent les plus significatives pour mesurer l’impact des idées défendues de part et d’autre.

Le résultat montre en effet que les pages Facebook d’antivaccination sont plus liées aux pages indécises : elles jouent sur l’émotion, explique Heidi Larson, du Vaccine Confidence Project («aimez-vous vos enfants ?»). Elles gagnent des convertis « avec des messages personnalisés », parfois construits sur la peur (« les vaccins vont vous tuer »), mais pas uniquement.

En comparaison, les pages qui expliquent ce qu’est un vaccin ou les bénéfices avérés de la vaccination, comme celles des ministères de la Santé des différents pays ou de l’OMS, font souvent partie de réseaux «déconnectés» du «principal champ de bataille», comme les chercheurs l’appellent. Ce qui fait dire à ces derniers que les provaccins se battent à la mauvaise place afin de diffuser leur information, contrairement aux antivaccins, plus enclins à discuter avec les indécis.

D’autres observateurs avaient récemment constaté cette présence accrue des antivaccins dans les discours entourant la pandémie, notamment à travers les mouvements qui réclamaient la levée hâtive du confinement aux États-Unis. Dans un reportage du New York Times le 2 mai, on pouvait lire que les activistes connus dans leurs régions respectives pour leur opposition aux vaccins «avaient été impliqués dans des manifestations» dans plusieurs États, «où ils avaient trouvé une oreille attentive, avec leurs arguments pour la liberté personnelle et leur suspicion du gouvernement».

«J’observe la communauté des antivaccins » dans leurs groupes privés Facebook et Instagram, ajoutait le 13 mai le chroniqueur technologie du Times, Kevin Roose. « Ils sont beaucoup mieux organisés et stratégiques que leurs critiques ne le croient. Ils sont experts en manipulation, bons communicateurs et adeptes à exploiter les faiblesses des plateformes de médias sociaux.» Même la couverture médiatique des recherches en vue d’un éventuel vaccin sera à leur avantage : ils sont évidemment contre un vaccin, mais s’il s’en présente un plus vite que prévu, ils défendront l’idée que la recherche n’a pas été faite dans les normes.  

«Une des choses que nous découvrons», explique Rupali J. Limaye, qui étudie les comportements sociologiques associés aux vaccins à l’Université Johns Hopkins, «c’est que la rhétorique est très similaire entre les antivaccins et ceux qui réclament le déconfinement». Et certaines des théories sont perméables : celle voulant que Bill Gates soit au cœur d’un complot mondial pour vacciner de force la population, a trouvé un élan dans le groupe conspirationniste d’extrême-droite QAnon, et est aujourd’hui partagée aussi bien par des antivaccins que par des groupes qui mettent en doute la pandémie.

L’analyse de données parue dans Nature avait été effectuée pendant des éclosions de rougeole de 2019. En huit mois, certaines pages antivaccins avaient augmenté leur nombre d’abonnés jusqu’à 500 %, tandis que la plupart des pages provaccins avaient augmenté de moins de 50 %.

Dans le scénario du pire, l’opposition à la vaccination pourrait même amplifier les épidémies, comme cela avait été le cas pour la rougeole en 2019. La méfiance envers les scientifiques s’accompagne fréquemment, dans ces cercles, d’un attrait pour les remèdes maison et pour les théories du complot.