Le quotient des occidentaux à la baisse

«Imaginez: un politicien intelligent, il est carrément foutu. Plus ça va aller, plus on va faire des choix avec nos émotions, et non avec notre raison.»

Il n’y paraît rien, mais Serge Larivée a déjà été un optimiste. Chercheur à l’Université de Montréal et spécialiste de cette mesure de l’intelligence que l’on nomme quotient intellectuel (QI), il a longtemps observé dans ses travaux, comme nombre de ses collègues, une augmentation graduelle du QI moyen dans les sociétés occidentales depuis 100 ans — due à une série de facteurs comme une meilleure alimentation, l’instruction obligatoire et universelle, etc. Bref, il y avait amplement de quoi donner foi en l’avenir: plus le temps avançait, plus l’humanité devenait brillante.

«Mais vers le milieu des années 90, dit-il, le QI moyen a cessé d’augmenter. Quand j’ai constaté ça, je me suis dit que l’être humain avait sans doute atteint le maximum de son potentiel. Et c’est peut-être le cas, mais, s’il n’y avait que ça, on ne verrait qu’une stagnation, pas un déclin. En tout cas, je ne m’attendais pas à voir un effet inverse aussi fort»

Or c’est bien une diminution du QI moyen que l’on constate depuis une vingtaine d’années — du moins, dans certains pays occidentaux. En Finlande, par exemple, où le service militaire est obligatoire et où presque tous les jeunes hommes passent des tests cognitifs, le quotient baisse au rythme de 2 points (la moyenne est à 100) par décennie depuis une vingtaine d’années alors qu’il s’élevait d’environ 3 points par décennie auparavant, selon une étude parue dans la revue Intelligence en 2013.

«En Angleterre, poursuit M. Larivée, un chercheur avait montré que dans les années 70 et 80, il y avait de plus en plus de gens capables de penser abstraitement, d’envisager toutes les possibilités, de raisonner à partir d’hypothèse [ce qui est l’étape la plus avancée du développement cognitif, dans certaines théories, NDLR]. Mais deux autres chercheurs viennent de démontrer que c’est en train de reculer en Angleterre.» Grosso modo, ces derniers ont montré que les tâches les plus complexes dans les tests d’intelligence que 20 % des jeunes Britanniques de 14 ans étaient capables d’accomplir en 1975 ne sont pas accessibles qu’à environ 5 % d’entre eux.

Cependant, si M. Larivée décrit le déclin de l’intelligence en Occident comme un phénomène «fondé» et «pas mal consensuel» parmi les scientifiques, tous ses collègues ne sont pas convaincus. Sans s’inscrire complètement en faux contre cette idée, le chercheur de l’UQAM David Saint-Amour, un spécialiste de l’effet des polluants sur le cerveau, en parle encore au conditionnel. «Ce serait la première fois dans l’histoire de l’humanité que le QI reculerait. On le voit seulement depuis quelques décennies, et encore, pas dans tous les pays, alors je crois qu’il faut attendre encore», dit-il.

En effet, dans des pays comme les États-Unis, la hausse du QI semble se poursuivre. Et pour tout dire, même dans les nations où la baisse est «avérée», les résultats sont parfois contradictoires, ce qui n’est sans doute pas étonnant puisque l’«intelligence» est une notion très complexe, difficile à définir et qui peut être mesurée de plusieurs manières. En Angleterre, par exemple, les scores moyens à certains tests d’intelligence — les tests dits «de Raven», notamment, qui montrent des séries logiques à compléter — continuent d’augmenter.

Il semble malgré tout que «quelque chose» est en train de se passer, au moins dans certains endroits. Mais quoi? Qu’est-ce qui réduirait l’intelligence dans ces pays-là? «Personne ne s’entend là-dessus. […] C’est vraisemblablement une combinaison de facteurs», indique M. Larivée. Voyons tout de même quelques-unes des principales possibilités.

Sélection naturelle

C’est une thèse classique chez ceux qui affirment que le QI descend: les gens les plus instruits ont tendance à faire moins d’enfants que les autres, et comme l’intelligence est en partie génétique, cela tirerait le QI collectif vers le bas. Une étude récente a d’ailleurs trouvé que certains traits génétiques associés à la réussite scolaire avaient reculé chez les Islandais depuis 1910. Mais cela ne convainc pas tout le monde : les gens instruits ont eu de petites familles pendant tout le XXe siècle sans empêcher le QI moyen d’augmenter.

La pollution

Le documentaire français Demain, tous crétins? a fait beaucoup jaser du déclin du QI depuis sa sortie, l’automne dernier. Selon le film, ce seraient les perturbateurs endocriniens (des polluants qui interfèrent avec l’une ou l’autre de nos hormones), et en particulier ceux qui sont dans les pesticides, qui seraient en cause. Le hic, c’est qu’il n’y a pas grand-données pour appuyer cette hypothèse. «Je vois ce lien-là comme plausible, mais il ne faut pas trop s’y attarder : les perturbateurs endocriniens peuvent faire une différence de quelques points sur le QI, mais il y a des facteurs de risque bien plus importants que cela, comme l’alcool et le stress», dit M. Saint-Amour. En outre, un des experts cités dans Demain, tous crétins? a indiqué à l’Agence Science-Presse qu’il était en désaccord avec cette hypothèse, mais que cette séquence d’entrevue avait été coupée au montage. Enfin, il existe des contre-exemples comme la Chine, qui a vu son QI moyen s’accroître entre 1986 et 2012, selon une étude récente, malgré des niveaux de pollution très élevés et qui empiraient.

L’immigration

Comme le QI est très influencé par le statut socio-économique, la nutrition et l’instruction, les pays du Tiers-Monde obtiennent généralement des scores inférieurs à celui des pays développés. À cause de cela, certains évoquent la possibilité que ce soit l’immigration (non blanche) qui soit en cause. Il y a toutefois peu de chance pour que cela soit un facteur important (ou même un facteur tout court), puisque la baisse touche aussi des pays où il y a peu d’immigrants, comme la Finlande — seulement 4,8 % d’immigrants en 2012, et encore, provenant surtout de Russie et d’Estonie.

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Et au Canada?

Le Québec et le Canada ont vécu la même augmentation générale de leur QI collectif que le reste du monde au XXe siècle, mais il n’existe pas d’étude assez récente pour voir s’ils sont touchés par la baisse du quotient observée dans d’autres pays occidentaux. Du moins, pas à la connaissance du spécialiste du QI de l’Université de Montréal Serge Larivée.

Cependant, certaines études utilisent (en partie) d’autres mesures pour suivre l’évolution de nos capacités cognitives: les tests PISA, qui sont administrés tous les trois ans à des dizaines de milliers d’élèves dans le monde, afin de jauger leurs aptitudes en mathématiques, en sciences et en lecture.

Or en maths, les scores du Canada se dégradent petit à petit depuis 2003, l’année la plus reculée où l’information est disponible, étant passés de 532 points à 516. Notons que la moyenne de l’OCDE a reculé de 499 à 490 pendant la même période.

Qu’est-ce qui s’est passé? Les tests PISA sont-ils devenus plus difficiles, ou nos aptitudes se sont-elles amenuisées? À l’heure d’écrire ces lignes, nous attendions toujours (depuis deux semaines) les réponses des responsables des tests PISA au Canada. Notons toutefois que cette tendance ne se voit pas dans les scores de lecture et de sciences, qui sont plutôt stables.