Le pire

Jean-François Cliche
Jean-François Cliche
Le Soleil
BLOGUE / J'ai beau retourner cette histoire d'hydroxychloroquine dans tous les sens, je ne vois pas ce qui aurait pu arriver de pire, ni à un pire moment : quelques jours après qu'une étude parue dans The Lancet eut incité l'Organisation mondiale de la santé à suspendre les essais cliniques sur les soi-disant vertus de ce médicament contre la COVID-19, la prestigieuse revue médicale a émis hier une «expression d'inquiétude» à son sujet. Bonjour le cauchemar de relations publiques...

L'hydroxychloroquine est cette molécule couramment utilisée dans le traitement de la malaria que le médecin marseillais Didier Raoult, dans la foulée d'une petite (et douteuse) étude chinoise, a décidé d'administrer à grande échelle à l'hôpital où il travaille. Il en a tiré quelques «données» qu'ils décrit comme des preuves d'efficacité mais dont les failles méthodologiques sont si énormes, en fait, qu'elles ont scandalisé plus qu'elles n'ont convaincu la communauté scientifique.

Cependant, et ne me demandez pas comment c'est arrivé parce que je n'en ai aucune idée, cette histoire est entrée en résonance avec une certaine mouvance populiste. Les défenseurs de l'hydroxychloroquine décrivent Dr Raoult comme un génie, une sorte de Galilée qui subirait un procès injuste de la part de l'«élite» médicale parisienne. Le refus des autorités sanitaires de généraliser l'usage de ce médicament contre la COVID-19 est interprété comme un complot des «élites» pour empêcher le petit peuple d'être traité. Les autres études (et il y en a quand même plusieurs) qui n'ont trouvé aucun bienfait à l'hydroxychloroquine sont soupçonnées d'avoir été téléguidées par «Big Pharma». Bref, comme on dit en jargon technique, la foire est pognée.

L'étude publiée dans The Lancet, même si elle n'était pas un essai clinique en bonne et due forme, avait à première vue toutes les allures d'un point final, en partie à cause de sa taille (elle colligeait les données de 96 000 patients traités pour la COVID-19 dans des hôpitaux d'un peu partout dans le monde) et en partie parce qu'elle concluait que non seulement l'hydroxychloroquine (en conjonction ou non avec d'autres médicaments) n'aidait pas, mais qu'elle était associée à un surplus de mortalité cardiaque.

Mais voilà, des scientifiques (qui ne font pas partie du «clan Raoult») ont rapidement commencé à faire entendre des doutes sérieux au sujet de l'étude de The Lancet. Par exemple : les chiffres au sujet des patients traités en Afrique demandaient des instruments de mesure que les hôpitaux africains n'ont à peu près jamais les moyens de se procurer ; les données, qui prétendaient couvrir une période allant de décembre jusqu'au 14 avril, incluaient des patients australiens dont 73 seraient décédés, alors qu'en date du 21 avril, l'Australie ne comptaient que 67 décès liés à la COVID-19 ; l'étude prétendait avoir eu accès aux données de 63 000 patients nord-américains sur un total de 66 000 à la mi-avril, ce qui aurait impliqué que pratiquement (et invraisemblablement) tous les hôpitaux du continent auraient collaboré avec les auteurs. Sans compter les points d'interrogation entourant la firme Surgisphere, qui prétendait avoir colligé ces données — voir ici pour une bonne vue d'ensemble.

En somme, ces chiffres semblent avoir été fabriqués de toutes pièces. Et le New England Journal of Medicine a lui aussi exprimé des «inquiétudes» récemment au sujet d'une autre étude sur l'hydroxychloroquine faite par la même équipe de recherche. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les procédures en science : quand une revue savante publie une expression of concern, cela veut dire qu'elle a des doutes sur la validité/honnêteté d'un article qu'elle a publié, qu'une enquête est en cours et qu'il est possible que sa conclusion amène la revue à le «dépublier» ou à le modifier.

Au risque de me répéter : dans un contexte où les partisans de la chloroquine ont au départ un fort penchant pour les théories du complot, je ne vois pas ce qui aurait pu arriver de pire qu'une histoire de fausses données au sujet de la plus vaste étude parue à ce jour. Comme c'était à prévoir, d'ailleurs, ils s'en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux :

Mais, ne leur en déplaise, je ne crois pas ce scandale change le portrait tant que ça. Bien sûr, on peut aisément comprendre pourquoi ils interprètent tout cela comme une victoire — c'en est clairement une, du point de vue des «relations publiques». Mais la vue d'ensemble, elle, demeure inchangée, du moins sur les points suivants :

- Cet épisode (re)démontre que dans l'ensemble, il n'y a pas de cabale contre l'hydroxychloroquine dans la communauté scientifique — au-delà de Surgisphere, s'entend. Ce sont des savants qui ont sonné l'alarme, dont plusieurs sont pourtant très, très critiques des méthodes de Didier Raoult. C'est un signe assez fort que les chercheurs sont de manière générale des gens honnêtes qui s'intéressent à la vérité, peu importe à qui elle donne raison en bout de ligne.

- Cela n'est toujours bien qu'une seule étude. Plusieurs autres avant elle n'avaient trouvé aucun signe convaincant que l'hydroxychloroquine guérit ou prévient vraiment la COVID-19. À ce sujet, voir cette revue de littérature toute récente, parue le 27 mai dans les Annals of Internal Medicine, qui qualifie les preuves de bienfaits ou de nuisance de «très faibles et contradictoires».

- Les risques pour les patients ayant des problèmes cardiaques, eux, sont connus depuis très longtemps et ce scandale n'y change rien.

Reste maintenant à espérer deux choses. De un, que ce triste épisode n'empire pas trop la méfiance à l'égard de la science — puisque après tout, tout cela démontre comment la recherche s'auto-corrige. De deux, que l'OMS revienne sur sa décision de suspendre les essais cliniques, décision qu'elle avait prise dans la foulée de l'étude de The Lancet.

Mise à jour (3 juin, 13h30) : l'OMS vient d'annoncer la reprise des essais cliniques sur l'hydroxychloroquine.

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