Le docteur, la vie, la mort

BLOGUE / Ils sont jeunes, ils sont (sans doute) beaux, ils sont (certainement) très brillants, ils viennent d'accéder à une des professions les plus prestigieuses de nos sociétés et sont pratiquement assurés d'un avenir financièrement très confortable jusqu'à la fin de leur vie. Bref, vu de l'extérieur, vous prenez tout ce qu'il faut pour avoir une vie bien remplie, vous prenez tous les ingrédients du bonheur, vous les multipliez par deux ou trois, et ça vous donne la recette de leur vie.
À ce petit détail près que, parmi eux, 1 sur 4 a des symptômes dépressifs et 1 sur 9 a des idées suicidaires - des proportions beaucoup plus élevées que dans la population en général. Une nouvelle étude (une méta-analyse, pour être précis) parue hier dans le Journal of the American Medical Association vient documenter la détresse psychologique des résidents en médecine, et elle va dans le même sens que tant d'autres travaux sur cette épineuse question : malgré toutes leurs qualités, tout leur succès, toute l'admiration, envie que leur position peut engendrer, les résidents en médecine sont plus souvent déprimés ou en épuisement professionnel que la population en général et montrent malheureusement un talent beaucoup plus grand à prodiguer de l'aide qu'à en demander - seulement 15 % des dépressifs consultent.
Bien sûr, ce n'est pas la première fois qu'on entend cette histoire. À tout bout de champ, le suicide d'un ou une résidente fait la manchette et les questions, plus que légitimes, je tiens à le dire, sont de nouveau soulevées : en demande-t-on trop aux résidents? Travaillent-ils dans un environnement ou un système d'évaluation trop oppressant? Sont-ils assez appuyés?
Il est évident que leur tâche est formidablement exigeante : poser des diagnostics et prendre des décisions qui peuvent avoir des conséquences très lourdes sur des patients et leur entourage (souvent dans des circonstances émotionnellement chargées) n'est déjà pas une mince affaire, le faire sans encore avoir une grande expérience sur laquelle s'appuyer est encore pire, et le faire en étant constamment supervisé et évalué est encore plus stressant. Ce témoignage de «quelqu'un qui est passé par là» est particulièrement éloquent à cet égard.
Mais il se pourrait aussi qu'il y ait autre chose, car les problèmes ne s'arrêtent pas à la fin de l'internat. Il n'est pas clair si la dépression demeure aussi prévalente tout au long de la carrière, mais il semble assez bien démontré que le burn-out, un proche parent de la dépression, reste «de garde» pendant très longtemps et que les taux de suicide sont environ deux à trois fois plus élevés que la moyenne chez les médecins, comme l'a illustré tragiquement la nouvelle, hier, du décès du pédiatre Alain Sirard. Certaines études trouvent même des taux de suicide qui augmentent avec l'âge chez les médecins - encore que d'autres trouvent des taux à peu près constants de la vingtaine jusqu'à la retraite.
Si bien que certains suggèrent que parmi les causes de suicide chez les médecins - et on s'entend qu'il s'agit d'un phénomène complexe dont les racines partent dans plusieurs directions différentes : «culture» du surmenage, moins de soutien social que la moyenne à cause dudit surmenage, taux de «réussite» des suicides plus élevé, etc. -, il pourrait y avoir une sorte d'autosélection, en médecine, de gens qui sont plus prédisposés à la dépression, à l'épuisement professionnel et, oui, au suicide. Il est possible, en effet, que le tri impitoyable qui est imposé aux aspirants médecins (dossier scolaire, entrevues, études exigeantes, etc.) ait pour effet de sélectionner certains traits de personnalité en particulier, dont l'empathie et le perfectionnisme.
Ce n'est pas une mauvaise chose en soi, bien sûr : ce sont là, de manière générale, de belles qualités et, dans le particulier, des traits de caractère que nous sommes tous très contents de retrouver chez les gens qui nous soignent. Mais le fait est que l'empathie peut empêcher un soignant de se détacher émotionnellement d'une situation, ce qui ajoute à la fatigue, et que le perfectionnisme vient souvent avec (sinon «émane de») une estime de soi très faible - laquelle est un facteur qui joue sur la dépression et le suicide. On devrait même l'intégrer aux routines de dépistage du risque de suicide plaident certains.
Et s'il s'avère vrai (cela semble très vraisemblable, en tout cas) que l'on demande et sélectionne chez les futurs médecins des qualités qui les rendent plus vulnérables, il devrait s'ensuivre naturellement que l'on tente de limiter autant que possible les facteurs aggravants, comme les horaires tellement chargés qu'un médecin déprimé ne voit pas quand il peut consulter lui-même, qui viennent avec leur travail, non?
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