Le curcuma, épice miracle ou «trou noir» pour la recherche?

BLOGUE / Dans la foulée d'une étude très, très intéressante parue ce matin à propos du curcuma, épice à laquelle on prête une liste de vertus aussi longue qu'improuvée, j'ai fait un petit test pour vous. J'ai simplement tapé «curcuma santé» dans Google, soit la première suggestion qui apparaît dans le moteur de recherche dès que l'on entre les lettres «cur». Voici un extrait des résultats qui apparaissent sur la première page :
Anti-inflammatoire, anti-oxydant, anti-cancer, en plus d'être, ô comme c'est important, «naturel», c'est clairement un de ces «aliments miracle». Un autre... Encore...
Mais ce n'est pas du tout ce qu'a trouvé l'étude parue ce matin dans le Journal of Medicinal Chemistry sous la direction du chercheur Michael Walters, de l'Université du Minnesota. C'est un texte extrêmement éclairant, dont voici les points qui m'ont semblé les plus pertinents.
- Parmi les innombrables études qui ont été publiées sur le curcuma ou le principe actif  («un des» principes actifs, en tout cas) qu'on lui suppute, la curcumine - 15 000 articles disponibles! -, beaucoup ont une méthodologie fort douteuse. M. Walters et ses collègues ont isolé les plus solides, soit un peu plus de 120 essais cliniques en bonne et due forme. Or, ont-ils trouvé, «aucun essai clinique randomisé mené en double aveugle et contrôlé pour l'effet placebo n'a trouvé d'effet» au curcuma, que ce soit pour guérir ou pour prévenir des maladies - et Dieu sait qu'il a été testé sur une foule d'entre elles. Zéro sur 120. Au baseball, ça revient à être retiré sur trois prises 40 fois de suite, ce qui vous vaut normalement d'être relégué (plusieurs fois) à des ligues inférieures, mais ce ne fut pas le cas du curcuma, loin de là - j'y reviens tout de suite.
- Cet article-là est particulièrement éclairant parce qu'il explique pourquoi la curcumine a pu être confondue avec une «molécule prometteuse». C'est qu'elle fait partie de ce que les biochimistes appellent poétiquement les PAINs, pour pan assay interference compounds ou «composé qui interfèrent avec les essais» et qui produisent de faux positifs. Il s'agit de molécules qui, bien souvent, vont interagir de manières diverses et non spécifiques avec plusieurs parties des cellules et ainsi imiter un effet potentiellement thérapeutique ou protecteur alors qu'elles n'en ont, en fait, aucun. Dans le cas du curcuma, plusieurs sources possibles de confusion existent : il interagit avec la membrane des cellules, ce qui peut faire croire qu'il s'accroche à des protéines de la membrane ou qu'il la traverse, mais ce n'est pas le cas; les curcuminoïdes, ou du moins certains d'entre eux, ont une fluorescence naturelle (et comme beaucoup de tests de biochimie reposent sur la fluorescence, bonjour les erreurs d'interprétation); ce que l'on appelle «curcuma» est en fait un mélange de bien des composés; etc.
En outre, les curcumonoïdes montrent souvent une activité biologique dans les éprouvettes, quand on les met directement en contact avec des cellules - ce qui est un motif raisonnable d'entretenir un certain espoir, disons-le -, mais passer à travers le système digestif tout en conservant ses propriétés est une autre paire de manches. Or le curcuma est très peu absorbé par l'intestin et c'est une molécule trop instable pour avoir des effets sur l'organisme de toute manière : le petit peu qui passe dans le sang, quand il y en a, a une demi-vie de... cinq minutes! Donc non seulement y a-t-il souvent si peu de curcuminoïdes qui se fraient un chemin jusqu'au sang qu'ils sont indétectables, mais toutes les 5 minutes, la moitié de ce petit peu-là est transformé en d'autre chose. Pas étonnant, donc, qu'on peine à trouver le moindre effet au curcuma (quand on mène ses expériences comme du monde, s'entend).
- Ce qui est plus étonnant, cependant : l'absence de résultats concrets ne fait nullement fléchir la somme d'études consacrées au curcuma. Bien au contraire, montrent M. Walters et ses collègues, le nombre d'articles sur cette épice a littéralement explosé au cours des 15 à 20 dernières années, passant d'un peu plus d'une centaine en 2000 à plus de 1400 en 2014! «La recherche sur la curcumine pourrait bien être entrée dans l'orbite du trou noir des produits de santé naturels, où les efforts de recherche surpassent rapidement leur utilité, ce qui est souvent le cas avec [ce genre de molécule]», écrivent les auteurs, qui compare aussi la curcumine à un prototype de fusée qui exploserait continuellement avant d'avoir atteint l'espace mais qu'on continuerait inlassablement de tester. En fait, estiment-ils, l'ampleur de ces recherches produit tant d'articles et «dans un tel éventail de publications savantes que cela limite notre capacité à les évaluer tous, à la fois pour des questions de temps et d'abonnements». Un trou noir, disent-ils...
Pas moins de 150 millions $ en fonds de recherche fédéraux ont été consacrés à étudier le curcuma depuis 1995. Aux États-Unis seulement. Ça prend combien d'essais cliniques négatifs avant d'abandonner? 200? 500?
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Il y a malheureusement fort à parier que l'on continuera pendant encore très, très longtemps à financer des recherches sur le curcuma, même si ses composés ont toutes les caractéristiques des mauvais candidats-médicaments (instables, non spécifiques, etc.). Car une des caractéristiques les plus constantes des médecines alternatives et des produits naturels est que les «connaissances» sur lesquelles leurs défenseurs s'appuient n'évoluent jamais. Ja. Mais.
En science, le savoir se construit et change constamment - et parfois se corrige quand une erreur a été faite. Le cas des méfaits du gras, en nutrition, en est un bon exemple : on a longtemps cru que les gras, surtout saturés, étaient mauvais pour la santé et à la source de bien des maux modernes, comme l'obésité. Jusqu'à ce que les preuves du contraire finissent par apparaître et s'accumuler. Et la communauté scientifique s'est laissée convaincre par les données probantes.
Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne le milieu de la «santé naturelle». Dans ces cercles, à peu près tout ce qui est «naturel» ou qui a déjà été utilisé dans un passé lointain est présumé efficace; le reste du travail consiste à attendre qu'un ou des articles en apparence scientifique semblent «confirmer» la croyance, peu importe leurs faiblesses méthodologiques souvent béantes. Et qu'importe, aussi, si cela implique d'ignorer la grande majorité des articles (plus solides) savants consacrés à une molécule.
Tenez, lisez par exemple cette réplique que le spécialiste des produits naturels Jean-Yves Dionne - un ex-pharmacien qui dit être «sorti du cadre de cette profession parce que je m'intéresse à la santé» (!), go figure... - a écrit en réaction au passage d'Olivier Bernard, alias le Pharmachien, à Tout le monde en parle, un peu avant les Fêtes. M. Dionne prétend y démonter les affirmations de M. Bernard «avec de la vraie science». Mais quand on creuse un peu, c'est plus un découpage de la littérature scientifique et des faits que de la «vraie science» que l'on voit. En voici quelques exemples.
- Sur les artichauts, M. Dionne invoque une revue de littérature Cochrane pour dire «que les extraits d'artichaut ont pour effet de réduire le cholestérol» et sur deux articles isolés pour dire que l'artichaut protégerait le foie et aiderait à éliminer les métaux lourds. Vérification faite, la revue de Cochrane parle d'un «potentiel» de réduire le cholestérol mais aussi de preuves «pas convaincantes». À tel point, d'ailleurs, que cette revue de littérature a été retirée de la Cochrane Database of Systematic Reviews (ce qui signifie que cette revue de litté ne sera plus mise à jour) parce qu'elle n'est plus considérée comme une priorité par le groupe d'experts sur les maladies cardiaques. La revue de littérature de WebMD parle quant à elle d'effets au mieux «modestes» sur le cholestérol et de preuves insuffisantes pour le reste.
- Sur les échinacées, M. Dionne invoque une étude isolée et sur une méta-analyse publiée en 2007 dans The Lancet pour dire que cet extrait de plante prévient la grippe et le rhume, en plus de pouvoir les guérir. Mais il se garde bien de dire que la méta-analyse a été rapidement contestée et que plusieurs autres exercices du genre ont conclu que les effets de l'échinacée n'ont pas été démontrés et qu'ils sont, au mieux, faibles. Curieusement, M. Dionne ne semble pas juger pertinent de citer la Collaboration Cochrane sur ce point... Le NCCIH, pourvoyeur de fonds de recherche sur les médecines alternatives aux États-Unis, conclut lui aussi que les effets de l'échinacée n'ont pas été prouvés et que, s'ils existent vraiment, ils sont modestes.
- Faut-il en rajouter une couche sur le curcuma? M. Dionne invoque deux études isolées pour démontrer que «les preuves de ses effets santé sont nombreuses. En fait, les deux études portent uniquement sur les effets anti-inflammatoires allégués du curcuma - et le NCCIH trouve justement que les études sur cet effet possible ne sont pas de bonne qualité. Sur les autres vertus des curcuminoïdes, l'Institut ne parle de rien d'autre que d'études préliminaires. Même son de cloche du côté de WebMD : preuves insuffisantes dans la plupart des cas.
Mais franchement, pourquoi s'en soucier? Quand on a 15 000 études parmi lesquelles choisir, on en trouvera toujours une, ou deux, ou trois qui disent ce qui fait notre affaire. Cela vaut pour les «apothicaires», et j'imagine que cela vaut aussi pour la recherche, dans certains cas.
Je n'ai rien contre le fait que l'on étudie des extraits de plante, bien au contraire. De nombreux médicaments très efficaces en sont dérivés. Mais toute cette histoire me donne la désagréable impression, et vous me direz ce que vous en pensez, que le curcuma est plus un effet de mode : on sait (ou devrait savoir) très bien qu'il y a peu de chance pour que cela débouche sur quelque chose, mais on continue de financer des études parce que c'est en vogue, de la même manière qu'on finance inlassablement des études sur les soi-disant effets nocifs des ondes radio, même si on sait très bien qu'on ne trouvera rien : parce que c'est un sujet «chaud». Et à partir d'un certain seuil, il pourrait bien y avoir une sorte de boucle de rétroaction, c'est-à-dire essentiellement qu'on fait de la recherche là-dessus parce qu'on en parle, et on en parle parce qu'on fait de la recherche là-dessus.
Un «trou noir», disent-ils...
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