Le confinement nous a-t-il fait engraisser ? C'est moins évident qu'il n'y paraît...

BLOGUE / «La seule chose qui est sûre avec le coronavirus, c'est qu'on va tous sortir du confinement pas mal plus gros.» Quand j'ai vu passer cette boutade aigre-douce sur mes RS il y a quelques mois, je me suis dit que son auteur avait sans doute raison. Après tout, les gyms, piscines et salles d'entraînement n'étaient-ils pas tous fermés ?

Puis j'ai remarqué qu'un nombre étonnamment élevé de gens passaient chaque jour devant chez moi en faisant du jogging. Il me semblait du moins en voir beaucoup, beaucoup plus que d'habitude, mais j'ai balayé ça du revers de la main en me disant 1) que c'était anecdotique et 2) que je ne savais pas, au fond, s'il y avait vraiment plus de joggeurs puisque je ne travaillais pas souvent de la maison avant le confinement. Peut-être y en avait-il toujours eu autant mais que je ne pouvais juste pas les voir quand je passais mes journées au bureau.

Sauf que là, on commence à avoir des données plus systématiques — certaines ont même été publiées dans la littérature scientifique. Et c'est officiel : il n'est vraiment pas évident que le confinement a été si mauvais pour notre «silhouette collective», si on me prête l'expression. Le portrait qui se dégage de ces chiffres-là est assez complexe, en fait.

Il y en a quelques uns, certes, qui supportent l'idée que les gens se sont un peu laissé aller pendant le confinement, du moins dans certains pays. Par exemple, la maison de sondage Gallup, aux États-Unis, a trouvé que le coronavirus avait nui à la pratique du sport pour 38 % des Américains, contre seulement 14 % qui disaient faire plus d'activité physique maintenant (et 48 % pour qui ça n'avait rien changé).

De même, cette étude parue fin juin dans les Annals of Internal Medicine (AIM) a analysé les données d'une application de comptes de pas ayant plus de 450 000 abonnés, et a trouvé que 30 jours après la déclaration de la pandémie, chacun faisait en moyenne 27 % moins de pas quotidiennement. Les step counts étant reconnus comme un indicateur assez fiable de l'activité physique en général, il se peut donc, oui, que le confinement (volontaire ou obligatoire) nous ait collectivement «ramolli».

Mais d'un autre côté, l'effet mesuré dans cette étude (comme les auteurs le disent eux-mêmes) n'indique peut-être pas un recul de la pratique du sports. Si on ne peut plus faire du lèche-vitrine parce que les centres commerciaux sont fermés, si on ne marche plus jusqu'au stationnement ou jusqu'au transport en commun parce qu'on télé-travaille, alors on fera moins de pas chaque jour. Mais cela n'implique pas forcément qu'on fait moins d'activité physique qu'avant le confinement, ni qu'on n'a pas remplacé nos sports d'avant par d'autres.

En outre, l'étude des AIM montre également de fortes différences d'un pays à l'autre. Dans des endroits comme la France, les États-Unis et le Royaume-Uni, le nombre quotidien de pas a chuté radicalement, s'approchant des -50 % au plus fort des mesures de distanciation. Mais dans d'autres pays (Taiwan, Corée du Sud, Suède), ça n'a pratiquement rien changé.

C'est aussi, à peu de chose près, un business as usual que cette autre étude, menée en Australie, a trouvé : 35 % font plus d'activité physique qu'avant la pandémie, ce qui n'est pas beaucoup moins que les 43 % qui ont réduit leur pratique du sport.

Certes, ceux qui en font «beaucoup moins» (21 %) sont nettement plus nombreux que ceux qui en font «beaucoup plus» (6 %), mais il reste que dans l'ensemble, ce graphique ne montre pas (du tout) le laisser-aller généralisé que l'on craignait pendant le confinement. On parle plutôt d'une sorte de sur-place, ici, ou au pire d'un léger recul.

Et il se peut même que la COVID-19 ait stimulé la pratique du sport en certains endroits. Ce sondage par exemple, mené pour des chercheurs du Trinity College de Dublin, indique que 46 % des Irlandais estiment faire plus d'activité physique qu'avant, contre 28 % qui ont répondu le contraire. (Il y a aussi ceci qui va dans le même sens, mais bon, là je ne suis pas sûr du tout de ce que ça vaut, alors passons.)

Alors comment est-ce possible ? Comment le coronavirus peut-il avoir des effets si contrastés selon le pays où l'on se trouve ? Pour Angelo Tremblay, chercheur de l'Université Laval qui mène des travaux sur l'activité physique et l'obésité depuis les années 1980, ce portrait éclaté n'a rien d'étonnant. En fait, dit-il, «le scientifique est plutôt habitué à ça : selon la méthode et les circonstances propres à chaque pays, les uns vont voir quelque chose, et les autres vont voir autre chose».

Et même à l'intérieur d'un même pays, on doit s'attendre à une grande diversité d'effet. «C'est certain que pour quelqu'un qui va s'entraîner en salle toujours avec les mêmes personnes, ou pour quelqu'un qui aime les sports d'équipe, il y a un incitatif à faire du sport qui n'était plus là, poursuit-il. (...) Ce n'est pas tout le monde non plus qui a une motivation intrinsèque à s'entraîner» qui va pousser à remplacer des activités désormais impossibles (au gym, par exemple) par d'autres comme le jogging.

Mais il reste qu'au-delà des fermetures de salles d'entraînement et des interdictions pour les sports d'équipe qu'on a connues, beaucoup de gens se sont retrouvés (parfois contre leur gré) avec beaucoup plus de temps libres qu'avant le confinement. Ça a pu les inciter à se mettre à l'exercice, ou à augmenter leur cadence habituelle — pour tuer le temps, parce qu'ils voulaient le faire mais leurs horaires habituels ne le permettaient pas, etc.

Alors l'effet du confinement a pu aller dans les deux sens — ou aucun sens du tout. M. Tremblay indique d'ailleurs avoir révisé récemment un article scientifique (à paraître bientôt) sur la pratique du sport en France pendant la pandémie, qui a trouvé justement ça : une partie de la population s'est moins exercé, une autre l'a fait davantage, et une autre a simplement continué ce qu'elle faisait déjà.

«Tout cela me fait penser à une étude qu'on avait fait paraître il y a longtemps, sur l'impact potentiel de l'hérédité sur la pratique d'un exercice vigoureux, se remémore M. Tremblay. On en venait à la conclusion que oui, il y avait probablement un effet génétique. Et sans doute aussi un effet familial : on reproduit ce à quoi on est habitué. Mais il semble y avoir dans nos gènes des marqueurs qui favorisent ou défavorisent la bougeotte. Alors si quelqu'un a des prédispositions dans un sens ou dans un autre, on peut penser qu'une situation comme le confinement va les faire ressortir.»

Et il en va de même pour les pays : selon les caractéristiques économiques et les habitudes culturels, la pandémie n'aura pas le même effet partout. À la connaissance de M. Tremblay, il n'existe encore aucune étude ayant documenté cette question au Québec — mais il y en a une à laquelle il participe qui est en train d'être lancée.

À suivre, donc...

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