Les automnes chauds comme celui de cette année «vont permettre le maintien des feuilles chez les espèces non indigènes provenant de régions plus clémentes».

L’arbre qui ne voulait pas perdre ses feuilles

«Il y a quelques semaines, votre journal décrivait le processus par lequel les feuillus perdent leurs feuilles en automne. Or en ce début de décembre, on voit cette année des arbres qui portent encore des feuilles, et même des vertes, dans la région de Montréal comme à Montmagny. Est-ce normal?» demande Benoît Buteau.

«C’est sûr qu’on a eu une coloration et une sénescence des feuilles assez tardive cette année, répond d’emblée Alain Cogliastro, chercheur au Jardin botanique de Montréal. Et c’est exacerbé chez certaines espèces exotiques comme le tilleul cordata et le chêne des marais, parce que ce sont des arbres qui viennent du sud, où la saison de croissance est plus longue. […] Mais la marcescence [NDLR le fait de garder ses feuilles mortes], ça fait partie des possibilités chez certaines espèces de chênes et de hêtres, alors on ne peut pas vraiment dire que c’est anormal.»

Pour les feuillus des climats tempérés, perdre ses feuilles avant l’hiver est une question de survie. Contrairement aux résineux — à l’exception du mélèze laricin, bien sûr —, dont les «aiguilles» contiennent des anti-gels et sont couvertes d’une sorte de cire protectrice, les feuilles décidues n’ont rien pour résister aux températures sous zéro. Alors comme leurs cellules sont remplies d’eau et que l’eau prend de l’expansion en gelant, le froid hivernal ferait fendre les cellules des feuilles, qui ne seraient ensuite plus bonnes à rien. En outre, les décidus perdent beaucoup d’eau par leurs feuilles, eau qu’ils ne peuvent pas remplacer en hiver.

Pour éviter ce gaspillage,ces arbres-là vont, à l’automne, récupérer les substances nutritives contenues dans leurs feuilles (d’où leur changement de couleur) et éventuellement les perdre. La baisse de luminosité et de température va donner le signal, qui culminera par la mort des cellules qui fixent les feuilles sur les branches.

Ainsi, les automnes chauds comme celui de cette année «vont permettre le maintien des feuilles chez les espèces non indigènes provenant de régions plus clémentes, alors que chez les indigènes, celles qui sont les plus marcescentes (les hêtres et les chênes) présenteront ce caractère de manière encore plus marquée», dit M. Cogliastro.

Un autre facteur qui a pu jouer, poursuit le chercheur, est la chute brutale que les températures ont connue dans le sud du Québec en novembre. Imaginez : du 1er au 9 novembre, la station météo de l’aéroport Jean-Lesage a enregistré des maximums de 7 à 14 °C presque tous les jours. Puis dans la nuit du 10, le mercure est descendu jusqu’à - 8 °C, puis autour de - 10 °C les deux nuits suivantes. Bien sûr, je me trouve ici à comparer des maximums et des minimums, ce qui exagère les contrastes — les minimums du début de novembre tournaient généralement autour de 0 °C —, mais pour les arbres, cela reste une chute très marquée des températures.

Ce qui a donc pu arriver, propose M. Gogliastro, c’est qu’«il y avait probablement encore de la photosynthèse qui se faisait dans les arbres qui avaient encore leurs feuilles, même si ça devait tourner au ralenti. […] Et le gel brutal qui est arrivé ensuite a pu empêcher les éléments nutritifs de retourner dans l’arbre» en les figeant, littéralement, dans les feuilles. Cela expliquerait pourquoi M. Buteau — comme M. Cogliastro, d’ailleurs — a pu observer des feuilles encore verdâtres en décembre : la chlorophylle, c’est-à-dire la substance qui permet aux plantes de capter l’énergie solaire et qui leur donne leur couleur verte, avait gelé avant d’avoir le temps de se dégrader et de retourner dans l’arbre.

Maintenant, comment se fait-il que certaines essences soient plus marcescentes que d’autres? Ici, répond M. Cogliastro, «on n’a que des hypothèses. Pour l’instant, on croit que cela permettrait à l’arbre de récupérer plus d’éléments nutritifs».

Le fait est, dit-il, que la marcescence s’observe surtout chez les jeunes spécimens. Comme la lumière est une denrée rare dans les sous-bois, les jeunes troncs pourraient avoir intérêt à conserver leurs feuilles plus tard afin d’en ralentir la décomposition, et ainsi se garder plus d’«engrais» au printemps, quand les arbres recommencent à croître. «Mais il y en a qui disent que les jeunes spécimens, on les trouve surtout dans les sous-bois où ils sont plus à l’abri du vent, et que ce serait à cause de ça qu’ils gardent davantage de feuilles», indique M. Cogliastro.

Dans la même veine de conservation des nutriments, les chênes et les hêtres ont plus tendance à garder leurs feuilles jusqu’à l’hiver que les autres arbres. Or ce sont des essences «qui poussent souvent sur des sols minces et assez pauvres», dit le botaniste, si bien qu’il serait a priori logique pour eux de se montrer aussi économes.

Mais la preuve reste à faire : ce ne serait pas la première hypothèse qui semble logique à s’avérer fausse. Et puis, ajoute M. Coglia­stro, «je ne suis pas sûr que ça donne un bilan extraordinaire, puisque les feuilles doivent être dégradées par des microbes et que ça va prendre un cycle complet avant que l’arbre puisse commencer à récupérer ses éléments nutritifs». Mais d’un autre côté, de petits avantages peuvent faire une grosse différence dans certaines circonstances.

Notons qu’il est également possible que le fait que garder les feuilles mortes sur les branches protège les bourgeons contre le froid. Il existe aussi des travaux qui suggèrent que les feuilles serviraient à éloigner les brouteurs comme le cerf de Virginie, qui mangent beaucoup de bourgeons pendant l’hiver.

Autre source :
- Michael Snyder, Why Do Some Leaves Persist on Beech and Oak Trees Well Into Winter?, Northern Woodlands, 2010, goo.gl/oXHi5Z