Inondations: un «canal» comme à Winnipeg?

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Les inondations sont le sujet de l’heure, alors parlons-en. À Winnipeg, le problème a été en grande partie résolu par un canal de dérivation de 47 km diminuant de 4000 mètres cubes par seconde (m³/s) le débit de la rivière Rouge. Serait-il possible de faire la même chose pour la région de Montréal ? Si l’on déviait 2 000 m3/s de la rivière des Outaouais vers le Saint-Laurent, cela protégerait l’ouest de Montréal. Et cela ne correspondrait qu’à 10 % du débit du fleuve. A priori, le plus simple serait d’ouvrir un canal du lac des Deux Montagnes, au niveau des rapides de Sainte-Anne, vers le lac Saint-Louis», soulève Louis Lepage, de Québec.

En 1950, la région de Winnipeg a été touchée par des inondations particulièrement dévastatrices. Le niveau de la rivière Rouge est monté d’environ 10 mètres et a formé une sorte de «lac» temporaire d’environ 120 km de long sur près de 40 de large au sud de la ville. Plus de 10 000 résidences de Winnipeg (sans compter les fermes alentours) furent inondées, certaines sous 5 mètres d’eau, et il fallut une cinquantaine de jours avant que les eaux se retirent, lit-on sur le site de la Société historique du Manitoba.

C’est à la suite de cette catastrophe que le «canal de dérivation de la rivière Rouge» a été construit, de 1962 à 1968. Essentiellement, il s’agit d’un long chenal qui contourne Winnipeg sur une cinquantaine de kilomètres. Quand les eaux de la Rouge dépassent un certain niveau, le «trop plein» s’écoule en grande partie dans le canal au lieu de suivre son cours naturel, qui le ferait passer à travers la ville. Ça n’est pas une protection totale et «bétonnée», remarquez, puisque des inondations sont survenues par la suite, dont une majeure en 1997 qui a incité les gouvernements à augmenter de 2500 m³/s la capacité du canal. Les travaux furent complétés en 2005, mais des inondations sont quand même arrivées par la suite, notamment en 2009 et en 2011. Cependant, on calcule qu’à chaque fois, le canal de dérivation a permis d’atténuer la crise : le niveau des eaux aurait été de 2 à 3 mètres plus haut sans lui. Alors les dégâts en furent considérablement réduits, de toute évidence.

«De manière générale, ce genre de solution peut marcher, ça fait partie de la boîte à outils classique en prévention des inondations», commente l’hydrologue de l’Université Laval François Anctil. Mais dans le cas particulier de Montréal et de la rivière des Outaouais, lui et les autres experts consultés par Le Soleil ont leurs doutes — et pas que des petits…

D’abord, dit M. Anctil, les environs de Winnipeg dans les années 50 et 60 étaient très loin d’être aussi peuplés que la région de Montréal de 2019. Construire un canal et un barrage entre les deux lacs de l’ouest de Montréal demanderait donc de nombreuses expropriations, avec les coûts et les casse-têtes potentiels que cela implique.

Et il n’est pas sûr que le jeu en vaudrait la chandelle, poursuit-il, parce que l’hydrologie du secteur est assez compliquée. En date de jeudi soir, le lac des Deux Montagnes recevait 8500 m³/s de la rivière des Outaouais, dont 1000 m³/s passaient ensuite par la rivière des Mille-Îles (au nord de l’île de Laval), 3000 m³/s par la rivière des Prairies (sud de Laval) et 4500 m³/s par le fleuve, en passant par le lac Saint-Louis.

Il est difficile d’imaginer quel genre d’effet aurait un canal entre les deux lacs sans faire de simulations numériques, dit M. Anctil. Cela pourrait aider, c’est possible, mais cela pourrait aussi simplement déplacer le problème vers le sud de l’île. Ce secteur a lui aussi été touché par les inondations de 2017 et de 2019, bien que dans une moindre mesure qu’entre Rigaud et Laval, si l’on se fie aux cartes des secteurs inondés de Données Québec. Alors ajouter 2000 m³/s d’eau, comme le propose M. Lepage, aux quelque 11 000 m/3s qui s’écoulent au sud de Montréal en période de crue pourrait être problématique.

«Tous ces plans d’eau sont interconnecté et il ne me semble pas y avoir de «court-circuit» qui permettrait d’évacuer rapidement ces eaux», analyse pour sa part l’hydrologue de l’Institut national de la recherche scientifique Alain Mailhot.

On peut par ailleurs imaginer un canal plus ambitieux qui, un peu à l’image de ce qui se fait à Winnipeg, qui contournerait complètement Montréal par sa rive nord, reliant par exemple de Pointe-Fortune à Repentigny. En (pure) théorie, dit M. Mailhot, «cela pourrait régler le problème», mais il s’agirait-là d’un projet «pharaonique» qui ne lui semble pas vraiment faisable. «Ce que je sais de Winnipeg, dit-il, c’est que c’est une région extrêmement plate, alors c’est facile de faire une diversion de l’eau, pas besoin de creuser beaucoup», fait remarquer le chercheur du Centre Eau, Terre et Environnement de l’INRS Alain Mailhot. Or la rive nord de Montréal n’est pas aussi plate, loin de là. Et en plus des innombrables expropriations et droits de passage que cela impliquerait, un tel canal de dérivation traverserait plusieurs cours d’eau, ajoute M. Mailhot, et il faudrait s’arranger pour que l’eau du canal ne se déverse pas dans ces rivières-là. Bref, un tel canal ne serait pas vraiment faisable.

Enfin, M. Anctil signale qu’il y a déjà des mesures d’atténuation qui existent, dont un barrage qui contrôle à la «sortie» du lac Ontario. Les autorités ont restreint le débit à la décharge, le faisant passer de près de 8000 m³/s à la mi-avril à environ 5000 m³/s maintenant, afin de donner une chance aux riverains québécois. Certains ouvrages d’Hydro-Québec sont également mis à contribution, dit-il.