Inefficaces, les oméga-3?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / (Cette semaine est parue une vaste étude de la réputée Collaboration Cochrane au sujet des suppléments oméga-3. On entend souvent, et depuis longtemps, que ces acides gras sont bons pour prévenir les maladies du cœur, mais l’étude de cette semaine n’a trouvé aucun bénéfice pour prévenir les maladies cardiaques et les décès associés — et plusieurs autres travaux récents ont conclu à l’inefficacité des suppléments d’omégas-3. Cependant, tous les experts ne sont pas convaincus qu’ils ne servent à rien. Le chercheur Tom Sanders, du Collège royal de Londres, qui a réagi à l’étude comme suit.)

La principale limite de cette revue des essais cliniques randomisés est qu’elle ne contrôle pas pour la consommation accrue d’omégas-3 dans la population au cours des 20 dernières années. L’industrie a reconnu l’importance d’avoir un équilibre entre les omégas-3 et les omégas-6 [ndlr : une autre sorte d’acides gras] dans les gras utilisés lors de la transformation alimentaire, et elle a aussi cessé d’hydrogéner partiellement certaines huiles comme l’huile de soja ou de canola parce que cela détruisait l’acide linolénique alpha [ndlr : la principale forme d’omégas-3]. Le résultat de cet usage accru d’huile non-hydrogénée de canola et de soja est que la consommation d’acide linolénique est maintenant plus grande que dans le passé.

La plupart des essais cliniques dans la revue Cochrane ont porté sur des patients qui souffraient déjà de problèmes cardiaques, ce qui est une limite supplémentaire si on veut extrapoler ces résultats à la population en général. C’est important parce qu’une part substantielle des premières crises cardiaques sont fatales (et il vaut la peine de noter que cette proportion a beaucoup diminué depuis 20 ans). Dans le passé, des études observationnelles sur des cohortes [ndlr : considérées comme moins rigoureuses que les essais cliniques, mais néanmoins utiles], qui n’ont pas été incluses dans la revue Cochrane, ont suggéré que les omégas-3 peuvent prévenir les morts subites découlant de problèmes cardiaques. Ce genre d’effet peut seulement être étudié dans des essais de prévention primaire, c’est-à-dire sur des gens qui n’ont jamais eu d’accident cardiovasculaire.

Les données des études observationnelles de cohorte, dont la revue Cochrane ne tient pas compte, suggèrent un seuil de 1 gramme/jour pour l’acide linolénique, seuil en-dessous duquel le risque de problème cardiaque fatal augmente. Il s’ensuit qu’en consommer plus que ce niveau ne confère probablement pas d’autre bénéfice. Puisque le corps n’a besoin que d’une petite quantité de ce nutriment essentiel, en ingérer davantage n’est pas nécessairement mieux.

La consommation de poisson [ndlr : une chair riche en oméga-3] est associée de manière plus constante avec une réduction du risque de problème cardiaque, toujours dans des études observationnelles. Les poissons gras (sardines, maquereau, saumon) sont la principale source d’acides gras oméga-3 à longue chaîne [ndlr : l’acide linolénique dans l’huile de soja/canola est une molécule en forme de chaîne qui fait 18 atomes de carbone de long, alors que les omégas-3 dans le poisson ont plutôt 20 à 22 carbone de long]. Ces acides gras sont fabriqués par des algues et s’accumulent dans les tissus des poissons, particulièrement des poissons gras. Ces omégas-3 à longue chaîne ont des effets physiologiques différents de l’acide alpha-linolénique (pression sanguine plus faible, moins de triglycérides dans le sang, réponse inflammatoire réduite), mais ceux-ci ne s’observent qu’à de fortes doses, supérieures à 3 g/j, ce qui est généralement plus que ce qui est testé dans les essais cliniques (typiquement autour de 1 g/j).

Les essais cliniques récents ne montrent aucun bienfait aux suppléments d’omégas-3 qui chez les patients cardiaques qui sont déjà traités avec des statines, de l’aspirine ou d’autres médicaments qui réduisent la pression sanguine. Cependant, il demeure possible que les omégas-3 puissent profiter aux patients atteints d’insuffisance cardiaque, c’est toujours à l’étude.

Les recommandations actuelles en nutrition pour prévenir les problèmes cardiaques encouragent la consommation de poisson (deux repas par semaine, dont un devrait être un poisson gras) au lieu des suppléments alimentaires, de manière à fournir entre 0,2 et 0,4 g/j d’omégas-3 à longue chaîne. La revue Cochranen n’amène aucun élément de preuve faisant croire que ces recommandations devraient changer.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Ce texte est d’abord paru sur le site sciencemediacentre.org. Reproduit avec permission.