«Fake news»: quel impact sur la vaccination?

LA SCIENCE DANS SES MOTS / Malgré l’importance des enjeux, il existe peu d’études sur l’impact des fausses nouvelles sur les taux de vaccination.

On sait néanmoins que 80 % des recherches d’informations sur Internet portent sur des questions de santé et proviennent de parents qui s’inquiètent de la santé de leurs enfants. Et près des trois quarts des personnes cherchant sur la Toile des informations sur les vaccins disent que l’information trouvée a influencé leur décision. Des études expérimentales ont confirmé que l’exposition à des sites Web et à des blogues critiques à l’égard des vaccins diminuait la motivation à se faire vacciner.

Mais les médias sociaux retiennent maintenant encore plus l’attention des chercheurs. Anna Kata, de l’Université McMaster, a analysé les vidéos traitant d’immunisation sur YouTube. Elle a constaté que 32 % d’entre elles dénonçaient la vaccination. Et ces vidéos antivaccination connaissaient une popularité et des taux de visionnement plus importants que les vidéos défendant les vaccins. Le vaccin contre le virus du papillome humain (vaccin VPH) faisait à lui seul l’objet de 43 % de vidéos négatives. Amélie Daoust-Boisvert, journaliste scientifique du quotidien Le Devoir, se désole que l’un des textes les plus consultés du site Web de son journal soit un texte d’opinion dénonçant le vaccin VPH7. L’étude des échanges sur Facebook, Twitter, YouTube et Digg qu’a réalisée Anna Kata a révélé qu’au Canada, les recherches les plus fréquentes portaient sur les vaccins et que 60 % des échanges étaient des propos antivaccins.

Theodore Tomeny de l’Université d’Alabama a découvert que le volume de messages antivaccins sur Twitter augmente lorsque les vaccins font l’objet de reportages dans les médias. Avec ses collègues, Tomeny a analysé 549 972 messages Twitter diffusés entre 2009 et 2015. Plus de la moitié contenait des informations négatives sur les vaccins. Et leurs zones d’origine coïncidaient avec les régions où relativement plus de femmes avaient récemment donné
naissance. D’où son inquiétude que les médias sociaux contribuent à diminuer les taux de vaccination, en joignant les mamans au moment où elles ont à prendre des décisions sur ce sujet.

Ce couplage, où les médias sociaux se font l’écho des médias grand public, évolue dans le temps. L’étude initiale d’Andrew Wakefield associant vaccins et autisme a fait l’objet d’une importante couverture par les médias lors de sa publication, en 1998. Par contre, depuis que les journalistes ont appris que les études de Wakefield étaient frauduleuses, ils ignorent les nouvelles études controversées continuant d’associer vaccins et autisme, sauf quelques exceptions comme le quotidien The Daily Mail. Ces nouvelles études scientifiques reproduisant des conclusions scientifiques discréditées (...) sont plutôt relayées par des sites Web et les médias sociaux. Les grands médias s’abstiennent, n’accordant leur couverture aux études controversées – qui se révéleront finalement de fausses nouvelles scientifiques – que lorsqu’elles sont toutes fraîches.

L’étude la plus explicite de l’impact médiatique sur la vaccination porte sur une série d’articles d’un journal du pays de Galles que le Dr Brendan Masson, du Service national de santé publique, a qualifiée de «campagne anti vaccin RRO». De juillet à septembre 1997, avant la parution de l’article de Wakefield dans The Lancet, le South Wales Evening Post publia des dizaines d’articles associant le vaccin RRO à diverses maladies, dont l’autisme. Selon le Dr Brendan Masson, ces reportages provoquèrent une baisse du taux d’utilisation du vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons. On sait qu’il s’écoule normalement quelques années avant qu’une baisse du taux d’immunisation se traduise en épidémie. La «facture», comme le relate un dossier du Wall Street Journal, se manifesta donc cinq années plus tard : 1 219 personnes furent infectées par la rougeole au pays de Galles, entre juillet et novembre 2012, alors qu’il n’y en avait eu que 105 l’année précédente.

Plus d’une douzaine d’études réalisées dans cinq pays différents n’ont toujours trouvé aucun lien entre vaccins et autisme. Mais de nombreux parents continuent de douter de l’innocuité des vaccins parce qu’une foule de sites Web continuent de diffuser des articles scientifiques auxquels les médias sociaux donnent une visibilité sans aucune mesure avec leur crédibilité.

En fait, l’étude du professeur Mawson mentionnée plus haut, «Vaccination and Health Outcomes […] », souffrait de tellement de déficiences qu’elle a immédiatement enclenché un tollé de dénonciations de la part de spécialistes de la vaccination. À tel point que peu après sa publication, la revue Frontiers in Public Health la retirait de ses pages.

Cependant, quelques mois plus tard, l’article du professeur Mawson réapparaissait, dans une version à peine modifiée, dans la revue prédatrice
Journal of Translational Science… et il s’y trouve toujours. Ainsi, des articles scientifiques fondamentalement défectueux trouvent éditeur, et même une fois dénoncés, discrédités et rétractés, ils trouvent encore éditeur. L’explication tient en grande partie à l’apparition des revues scientifiques dites «prédatrices».

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Ce texte est un extrait de l'ouvrage collectif «Les fausses nouvelles : nouveaux visages, nouveaux défis», paru cet automne aux Presses de l'Université Laval sous la direction de Florian Sauvageau, Simon Thibault et Pierre Trudel.